Saint-Germain-des-Prés a toujours aimé les débats sanguinaires où deux camps en présence tirent à boulets rouges et instruisent les uns contre les autres des procès en excommunication. Mais, franchement, on n'avait rien vu d'aussi grandiose depuis l'épopée des «nouveaux philosophes», il y a trois décennies. L'objet de cette guerre sans merci: un pamphlet incendiaire de 600 pages dirigé contre Freud et «l'affabulation freudienne».

Mis à jour le 29 avr. 2010
Louis-Bernard Robitaille, collaboration spéciale LA PRESSE

Dans Le Crépuscule d'une idole, sorti en librairie il y a dix jours, le jeune philosophe hors norme Michel Onfray ne se contente pas de dénoncer le sectarisme ou les méthodes du monde de la psychanalyse: il instruit un véritable procès en sorcellerie contre Sigmund Freud, à qui il n'accorde pratiquement aucune circonstance atténuante. Si ce n'est le fait que ce faux homme de science qui professait un parfait mépris pour la philosophie a fait en réalité une oeuvre qui relevait de la philo et de la littérature.

Pour le reste, dans un gros livre qui se lit d'une traite et plutôt facilement, Onfray dresse une liste accablante des péchés du grand homme. Freud, dit-il, était un ambitieux forcené qui a tâtonné dans diverses disciplines paramédicales, parfois farfelues, avant d'enfourcher pour sa plus grande gloire la monture de la psychanalyse.

Il aurait pillé sans vergogne des prédécesseurs moins connus à qui il n'a jamais payé leur dû. Pour transformer en «science» une pratique relevant de rêveries et de problèmes personnels (il haïssait son père et désirait sa mère), il a grossièrement falsifié les cas les plus célèbres de ses malades: Anna O., L'homme aux rats, L'homme aux loups. «Aucun de ces patients n'a été guéri, bien au contraire», soutient Onfray, arguments à l'appui. Mais justement: la «science» élaborée par Freud a cet avantage de ne pas avoir d'obligation de résultat vérifiable. Si le patient persiste dans la maladie, c'est qu'il a basculé dans une nouvelle névrose. Ou qu'il «résiste à l'analyse».

Détails annexes: Freud était «un sale type» qui ne pensait qu'à sa gloire. Il était incestueux avec sa mère et ses filles. Et serait passé à l'acte avec sa belle-soeur. Au passage, il aimait beaucoup l'argent et se faisait payer l'équivalent de 600 $ d'aujourd'hui pour une séance d'une heure. Par ailleurs, il aurait soutenu le régime dictatorial du chancelier autrichien Dollfuss et avait de l'admiration pour Mussolini à qui il avait aimablement dédicacé un livre, etc.

En 2005, la publication du Livre noir de la psychanalyse - un ouvrage collectif - avait provoqué un tir de barrage de la part de tous les grands médias intellos parisiens. Mais les auteurs s'en prenaient pour l'essentiel à la pratique actuelle de la psychanalyse. Avec le livre d'Onfray, le propos est encore plus radical: c'est à l'idole, au fondateur même qu'il s'en prend, et qu'il traite de mystificateur.

Depuis le 15 avril, la riposte est massive et sans pitié. Pour «lire» Michel Onfray - en toute objectivité! -, Le Monde a fait appel à Élisabeth Roudinesco, gardienne officielle du temple freudien en France, et qui accuse l'auteur, au-delà d'innombrables erreurs et faussetés, de «réhabiliter l'extrême droite». Dans Libération, le psychanalyste québécois René Major, installé à Paris depuis des décennies, écrit que «désormais les âneries porteront un autre nom: les onfrayries».

Dans Le Point et Le Nouvel Observateur, les spécialistes les plus modérés expliquent qu'il n'y a «rien de neuf» dans le livre d'Onfray, si ce n'est les outrances et les contre-vérités. Parmi les dizaines de pages de journaux publiés depuis deux semaines, il faut vraiment gratter pour trouver ici ou là un article favorable. Tout au plus le très respecté philosophe Marcel Gauchet admet-il dans Le Nouvel Observateur le caractère «approximatif, nébuleux et en même temps sectaire» de la psychanalyse. Mais, ajoute-t-il aussitôt: «L'oeuvre de Freud est une percée intellectuelle de premier plan. La pratique, elle, ne guérit peut-être pas, mais elle aide à vivre...»

En s'attaquant de cette manière à l'idole, Michel Onfray savait ce qui l'attendait. Mais c'est un intellectuel tout à fait atypique - méprisé par les uns, adulé par les autres - qui a écrit une trentaine de livres en 20 ans, et qui se pique de parler des philosophes les plus ardus en utilisant un langage compréhensible. En 2002, il a fondé son «Université populaire» (bénévole et gratuite) à Caen, non loin de son village normand qu'il n'a jamais quitté. En 2006, il s'attaquait aux religions monothéistes dans son Traité d'athéologie. Mépris de la Faculté et des mandarins. Triomphe en librairie: 280 000 exemplaires.

Avec ce déboulonnage de Freud, il risque de faire encore plus fort. À l'issue de la première semaine, Onfray se retrouvait en première place dans les ventes d'essais. Avec 40 000 exemplaires vendus en dix jours.

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Le Crépuscule d'une idole, 612 pages, Ed. Grasset.