Pour un psychologue de l'Université du Québec à Montréal, l'athéisme est injustement ignoré et presque un tabou. Au contraire, avance un philosophe à la retraite de l'Université Laval, les Québécois ont un désir refoulé de surnaturel qu'occulte l'anticléricalisme ambiant.

Mis à jour le 1er avr. 2010
Mathieu Perreault LA PRESSE

Claude Braun, professeur de psychologie à l'UQAM et auteur de Québec athée, ne nie pas que les Québécois et les médias soient au mieux indifférents à la religion. Mais il estime que cette indifférence contamine malheureusement l'athéisme. «Les grands scientifiques sont à peu près tous athées au Québec, dit M. Braun en entrevue. Mais la population est indifférente à tout ce qui touche les croyances religieuses, voire même anticléricale. Cela a pour conséquence négative qu'on ne réfléchit pas du tout à l'athéisme. Ni à ce qu'il y a derrière, à la philosophie matéraliste à proprement parler, pas le matérialisme vulgaire de type moral.»

 

Cette méconnaissance de l'athéisme, qui joue un rôle important au Québec parce que «les sciences et les universités sont importantes pour le Québec», s'expliquerait par la faiblesse du système scolaire. «Plus particulièrement pour ce qui est des sciences et de la philosophie, dit M. Braun. Il y a même une différence par rapport au reste du Canada. On le voit même avec les sondages, qui regroupent les athéistes avec les déistes, voire avec des agnostiques: on parle simplement de «sans religion». J'ai écrit le livre parce que je voyais bien que le phénomène athée au Québec était vide. J'ai déterré toutes sortes de phénomènes athées, de personnalités athées de notre passé.»

Raynald Valois, professeur retraité de l'Université Laval et auteur d'Un Dieu sans nom: pour ceux qui ne croient pas, prend une perspective beaucoup plus longue, remontant jusqu'aux penseurs grecs. «L'athéisme se limite aux deux derniers siècles, explique-t-il depuis son domicile de l'île d'Orléans. «Avant ça, c'était plutôt rare. Alors la plupart des grands philosophes se sont intéressés à la cause première, à un dieu. Pour moi, l'athéisme n'est pas une position véritablement rationnelle. On ne pourra jamais prouver que Dieu n'existe pas. On peut être théiste sans être religieux, mais pas être athée sans une certaine forme de religion.»

Contradiction

Le Québec est à la fois la province la moins pratiquante du pays et celle où il y a le moins de «sans religion» (9% contre une moyenne de 22% au Canada anglais, selon une étude de 2006 de Statistique Canada). Comment M. Valois explique-t-il cette contradiction? «Il y a comme une religiosité qui perdure. Les questions sont là, mais il y a une confusion. On n'ose plus rien faire ou dire. Très peu de gens s'affichent athées. Ce n'est pas simplement une question de conformisme, mais plutôt une intuition profonde devant la naissance, les mystères de la vie, la mort. Les gens ici ont une espèce de gros bon sens, hérité probablement de la dureté de notre histoire, de la dureté de la colonisation. On est resté réaliste. On n'a pas tendance à partir en élucubrations. C'est pour ça que l'athéisme ne colle pas ici. Dans mon livre, j'ai essayé de démêler les convictions qu'on estime fondées de celles qui sont des suppositions. Il y a pas mal de gens qui profitent de la confusion pour attirer des gens vers l'ésotérisme.»

Claude Braun fait une autre lecture de l'histoire. «Après la défaite de Montcalm par Wolfe, l'Église catholique s'est positionnée pour diriger le Québec. Avec la Révolution tranquille, il y a eu une contre-révolution et on a abandonné les églises. Mais on continuait à se déclarer catholique, même si on ne croyait plus aux dogmes. Avant comme après, on ne réfléchit pas plus. Je milite dans le Mouvement laïque depuis 25 ans et je n'ai jamais entendu de mention de l'athéisme dans les réunions. Voilà cinq ans, j'ai publiquement soulevé la question, c'est ce qui m'a poussé à écrire le livre. Je ne voulais pas, par contre, que ce soit une charge contre la religion, comme l'Athéologie de Michel Onfray, mais plutôt une revendication de la place de l'athéisme.»

Raynald Valois est arrivé à son questionnement sur la foi par le biais de recherches sur les théories de l'art d'Aristote et du psychanalyste Jung. «À l'enfance et à l'adolescence, j'ai été très religieux, puis je me suis libéré de ça après une période mystique. J'ai fait toute ma carrière sur la philosophie de l'art. Jusqu'à la Renaissance, l'art a été intimement relié à la foi et à la religion.» Le philosophe de l'île d'Orléans travaille maintenant sur le problème de l'existence du mal, auquel il consacrera son prochain ouvrage.

Québec athée

Claude Baun

Michel Brûlé éditeur, 467 pages, 24,95$

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Un Dieu sans nom

Raynald Valois, Éditions Le Jour, 188 pages, 19,95$

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Athée, agnostique ou théiste?

> Un athée croit qu'il n'existe aucun dieu.

> Un agnostique considère qu'il est impossible de savoir si Dieu existe ou non.

> Un théiste ou déiste croit en l'existence d'un ou de plusieurs dieux, mais ne souscrit à aucune religion.