Le 4 janvier 2010 marquait les 50 ans de la mort d'Albert Camus. Or, la voix de l'auteur de L'étranger résonne encore dans la littérature contemporaine et dans l'actualité. En France, plusieurs activités s'organisent pour célébrer la mémoire de Camus. Pour l'occasion, La Presse s'est entretenue avec le journaliste et écrivain Olivier Todd, auteur de la plus importante biographie jamais publiée sur ce grand écrivain.

Mis à jour le 8 janv. 2010
André Duchesne LA PRESSE

Q: Qu'est-ce que Camus nous a laissé en héritage?

R: Une oeuvre très variée: romans, essais, théâtre, journalisme... Le tout, sur des tons très différents. Et aussi l'image d'un homme incorruptible. Malgré tous ses démêlés politiques, il est resté très solidaire des opprimés, des colonisés. Et ce, même s'il n'a pas toujours été clair sur la question algérienne. Je ne vois qu'un seul autre personnage comparable dans la littérature occidentale, et c'est George Orwell. Camus était meilleur romancier qu'Orwell et Orwell était meilleur essayiste que Camus. Mais ils ont tous deux été intransigeants face au communisme.

Q: Comment l'avez-vous connu?

R: J'ai connu Sartre, pas Camus. J'ai rencontré Camus deux fois dans des circonstances qui m'ont laissé un souvenir désagréable. La première fois, j'étais jeune marié et j'étais assis au Café de la Mairie avec ma femme. Camus est arrivé, il s'est mis au bar et il a regardé ma femme avec une impudence et une effronterie extraordinaires. J'ai dit: «Mais il se prend pour qui, ce con?» Et un de mes amis m'a répondu: «Mais il se prend pour Camus.» Trente ou quarante ans plus tard, lorsque j'ai commencé à faire sa biographie, tout le monde me disait: «Ah! Si vous aviez vu Camus regarder les femmes!» Je répondais: «Je sais. J'ai vu!»

La deuxième fois, je l'ai rencontré alors que j'étais militaire. J'ai été présenté par un ami. À l'époque, je l'ai trouvé assez arrogant, habillé d'une façon qui ne me plaisait pas. Et je faisais partie des gens qui, à l'époque, croyaient que, sur l'Algérie, Camus était réactionnaire.

Q: Votre perception de l'homme a-t-elle changé?

R: Quand on fait une biographie, on déniche souvent beaucoup de choses que même les proches ne connaissent pas. Tant dans sa vie publique que dans sa vie privée. J'ai constaté que, pour la première, il était d'une fidélité extraordinaire même s'il a eu des hésitations. La chose qui me frappe, chez lui, c'est que c'est un homme qui sait douter. Et le doute n'est pas une caractéristique de l'intelligentsia parisienne. Il était très ambitieux - dès 25 ans, dans ses lettres, il disait vouloir faire une oeuvre - mais, malgré ça, il doutait. Il doutait sans arrêt de son talent, alors que Sartre ne doutait jamais de son génie.

Q: Qu'est-ce qui vous a amené à faire sa biographie?

R: En un sens, ça remonte à ma première lecture de L'étranger, durant l'Occupation. J'ai été saisi par la première phrase: «Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.» Après, j'ai continué à le lire, à le lire, à le lire. C'était ma première biographie d'un écrivain. J'ai fait la bio de Camus avant celle de Malraux. Quand j'ai commencé à faire Camus, sur la foi de deux rencontres malheureuses, je n'aimais pas beaucoup l'homme. Mais à la fin, je l'aimais beaucoup et je continue de l'aimer. Avec Malraux, ç'a été le mouvement inverse. Je le connaissais. Je l'avais rencontré, interviewé, je savais bien qu'il avait raconté quelques mensonges. Mais en faisant sa biographie, je me suis rendu compte à quel point il avait menti. Maintenant, aujourd'hui, je peux encore apprécier l'écrivain, mais l'homme me paraît confit en mystifications. Camus, je peux y retourner sans me poser de questions sur l'homme. Je continue à me poser des questions sur l'oeuvre. Je veux dire par là que je serais incapable de dire quel est le sens profond de L'étranger, comme c'est le cas pour beaucoup de ses livres.

Q: Vous avez déjà dit ne pas le voir comme un philosophe.

R: Il n'était certainement pas un philosophe dans la tradition classique et surtout la tradition française, qui est, selon moi, trop littéraire. Elle veut être une sorte de savoir total couvrant toutes les autres disciplines. Camus se méfiait des systèmes. Ça ne l'a pas empêché d'être un philosophe politique, un penseur politique. Il a vu juste dans sa fronde au totalitarisme. Il procède davantage en se fondant sur son expérience et par intuition. Avant la guerre, il avait adhéré au parti communiste algérien, qu'il a quitté parce qu'il trouvait que ce parti - sur ordre du PCF, lui-même aux ordres de Moscou - ne défendait pas assez les nationalistes algériens. Lorsque la guerre arrive, il est pacifiste. Mais il veut quand même s'engager pour être avec les siens, ce qui me paraît une démarche assez camusienne. Il est solitaire et solidaire. Il fait de la résistance activement. Il est obligé de se cacher, à la différence de Sartre, qui n'a pas fait beaucoup de résistance, c'est le moins qu'on puisse dire!

Q: Quel est selon vous son livre le plus fort?

R: La chute! C'était son livre son plus puissant. Et c'était aussi le livre préféré de Sartre. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu: «Parce que Camus s'y est mis et s'y est caché tout entier.» «Je pense que Sartre n'aurait pas écrit Les mots si Camus n'avais pas écrit La chute. Ce sont deux livres qu'on peut mettre en parallèle, soit une autobiographie franche et directe chez Sartre et très bien camouflée chez Camus. Il y avait beaucoup de traits de Camus chez Clamence, le juge pénitent avec lui-même. Camus était souvent juge et souvent pénitent. Il y a un portrait extraordinaire de Camus dans La chute. On le trouve avec ses préoccupations, son ironie, son scepticisme. Quoique Clamence était certainement plus cynique que Camus. Camus a eu la tentation du cynisme mais il n'y est jamais tombé.

Q: Que reste-t-il de sa relation avec Sartre?

R: Il reste chez l'un et chez l'autre une oeuvre littéraire considérable. Quant à la grande querelle dans Les Temps modernes, en 1952, sur le plan littéraire, elle est superbe. C'est une anthologie. J'ai souvent pensé que si on mettait bout à bout la lettre de Camus, la critique de Jeanson, la réponse de Sartre et même la deuxième réponse de Jeanson, dont il a dit lui-même qu'elle était un peu de trop, cela aurait fait une superbe pièce de théâtre qu'on aurait pu appeler Jean-Paul et Albert. Cela mis à part, leur relation a toujours été asymétrique. Toujours Sartre a pensé que Camus n'était pas un philosophe mais un très bon écrivain. Et Camus admirait Sartre mais ne pouvait pas adhérer à sa littérature. Ils n'ont jamais été amis. Je ne sais pas si Camus aurait voulu être l'ami de Sartre, mais il voulait être accepté par lui. Il était content de voir que Sartre chantait ses mérites en Amérique. Et Sartre aimait chez lui ce qu'il appelait son côté voyou. Je pense que Camus aurait aimé être presque à la fois le frère et le fils de Sartre. Orphelin de père, il en a toujours attendu un, qui n'est jamais venu malgré la présence de gens tels que Jean Grenier, Sartre, etc. Mais je ne veux pas spéculer psychologiquement. Ce sont des hypothèses, sans plus.

Q: Que pensez-vous de la «panthéonisation»?

R: Dans une interview publiée dans Le Monde, j'ai annoncé que le président Sarkozy voulait le «panthéoniser» parce que je le savais de source sûre. Sarko est tombé des nues. Il ne savait pas que nous étions au courant. Depuis, ça n'arrête pas! Je ne savais pas que cela provoquerait un tsunami! Cela dit, la «panthéonisation» me paraissait au pire une mauvaise idée et, au mieux, une tentative de racolage politique. Permettez-moi de dire que le Panthéon est sûrement un des monuments les plus laids de Paris avec le Sacré-Coeur, et Camus n'a pas besoin d'y aller. Quant on y a mis Jean Moulin, le chef de la Résistance, c'était bien. Après ça, tout le monde en France savait qui était Jean Moulin. Mais personne en France n'ignore le nom de Camus. Sarkozy a peut-être cru qu'il avait besoin de Camus, mais je suis tout à fait certain que Camus n'a pas besoin de Sarkozy.