Malgré les acquis de la révolution sexuelle, l'amour n'a pas fait de progrès, nous dit le philosophe et écrivain Pascal Bruckner, dans son dernier essai, Le paradoxe amoureux. Et c'est une bonne nouvelle!

Mis à jour le 20 nov. 2009
Chantal Guy LA PRESSE

Il s'est fait connaître en 1977 par Le nouveau désordre amoureux, écrit en collaboration avec Alain Finkielkraut. Depuis, Pascal Bruckner ne cesse de questionner dans son oeuvre, alternant entre les essais et les romans, les illusions de Mai 68, dont certaines ont mené à des avancées, et parfois même à des dogmes - pensons au titre L'euphorie perpétuelle ou le devoir de bonheur.

Dans Le paradoxe amoureux, il pose la question: «Comment l'amour, qui attache, peut-il s'accommoder de la liberté, qui sépare?» Eh oui, un autre accommodement raisonnable, mais, en fait, bien souvent déraisonnable lorsque les idéaux qu'il abrite sont impossibles à satisfaire. «Le serment amoureux, c'est la volonté déraisonnable d'éterniser un sentiment qui est apparu à un certain moment et de le prolonger au-delà de tout, des tentations, des trahisons, de la fatigue amoureuse», explique Pascal Bruckner.

Et cela parce que nous avons réussi au XXe siècle, du moins dans les sociétés occidentales, à généraliser le mariage d'amour. Une autre révolution fondamentale, selon Bruckner, puisque le mariage d'amour était impensable dans les siècles précédents. «Le mariage était indissoluble, mais on aimait et désirait ailleurs. Le pari de la modernité, ça a été de rapatrier l'amour et le désir dans l'institution du mariage, ou du couple. Le couple part alors avec ce lourd fardeau sur ses épaules, et c'est ce qu'il y a d'héroïque dans le mariage contemporain. Je crois bien que c'est un héroïsme, cette utopie d'espérer que dans ce long ou bref cheminement, nous retrouverons à l'arrivée ce que nous y avons mis au départ, amplifié et magnifié. Notre souci à nous est de faire durer l'amour alors que le cadet des soucis de nos parents était que l'amour naisse éventuellement de l'association.»

Selon Bruckner, ce qui cause le paradoxe contemporain est que les codes du couple ont changé, mais que les anciens sont toujours valables. «Dans les comportements amoureux, on s'aperçoit qu'il y a un empilement plutôt qu'une succession: nous sommes à la fois libertins, romantiques, courtois, mufles, brutaux, consommateurs et tous ces comportements s'additionnent beaucoup plus qu'ils ne s'excluent. C'est ça qui est troublant.» Ce qui ne se vit pas sans heurt, note-t-il dans son essai: «Jamais il n'y a eu une telle inflation de clichés d'un sexe sur l'autre, chacun reprochant à son opposé d'avoir bougé, d'avoir trahi son stéréotype sans l'annuler pour autant. Les femmes blâment les hommes d'être devenus ce qu'elles voulaient qu'ils deviennent, les hommes blâment les femmes d'avoir changé tout en restant les mêmes.»

On a voulu en finir avec les faiblesses de l'être humain, comme si l'amour était une maladie à guérir, tout en espérant accéder à une liberté totale qui se vit négativement si elle ne nous réduit qu'à nous-mêmes. La sagesse, au fond, serait d'accepter l'imperfection de ce sentiment, et surtout, d'aimer plus l'autre que l'Amour avec un grand A. «S'il y a un message dans ce livre, c'est qu'il n'y a pas d'au-delà au paradoxe, résume-t-il. On ne peut espérer qu'un jour on sorte de cette situation et qu'on trouvera une solution aux souffrances de l'amour, parce qu'il n'y en a pas, c'est la condition humaine. Nous sommes tous en permanence déchirés entre l'absolu vers lequel nous tendons et la relativité des jours qui passent. Mais il faut regarder la «maladie» en face, et la vivre, parce que cette maladie a ses bons côtés. Et que le remède se trouve dans le mal... Il reste dans l'amour de l'imprévu, de l'inattendu, des moments d'effondrement, mais aussi des moments d'éblouissement. C'est cette richesse qu'il faut maintenir et c'est pour ça que je dis que l'absence de progrès en amour est une bonne nouvelle.»

Et rappelons-nous, comme Carmen, que l'amour est un enfant de bohème qui n'a jamais connu de lois...

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Le paradoxe amoureux. Pascal Bruckner. Grasset, 272 pages, 29,95 $.

Gilles Archambault s'entretient aujourd'hui avec Pascal Bruckner, à 19 h sur la Grande Place.