Pour l'ensemble de son oeuvre, qui va de Mon cheval pour un royaume (1967) à La traduction est une histoire d'amour (2006), le romancier d'origine beauceronne Jacques Poulin a reçu hier le prix Gilles-Corbeil, remis aux trois ans par la fondation Émile-Nelligan.

Mis à jour le 4 nov. 2008
Daniel Lemay LA PRESSE

Le «Nobel Québécois», comme l'a appelé Robert Lévesque, président du jury, est doté de 100 000 $, bourse qui place ce prix parmi les plus importantes récompenses littéraires au Canada.De cette oeuvre «économe et rare» - 11 romans en 30 ans -, Lévesque a souligné dans son éloge du lauréat le soin apporté aux mots, «les mots, ces pierres polies, patiemment, journellement, ces cailloux, ces galets, le poli d'une phrase, au contraire du lustre, le mot infiniment pesé, posé, remis à la bonne place, sur la bonne plage, déposé sur la page, le mot, avec, venue de la besogne de l'artisan, une balistique de la précision et, en retour, un art de l'émotion retenue».

«L'écrivain si discret», qui habite Québec, n'était pas à La Grande Bibliothèque hier soir pour recevoir son prix. Robert Lévesque tient cette absence comme une «haute exigence de la tendresse» - cette chose sans sexe ni âge, disait Marie, la vieille serveuse de Le coeur de la baleine bleue (1970), - cette tendresse «qui s'apparente à la pudeur et à l'humilité».

«Ce si fragile écrivain» n'en a pas moins accepté de recevoir, pour une «rarissime entrevue», Robert Lévesque et une petite équipe de tournage. «Pour moi, le livre doit être à l'avant-scène et l'auteur derrière... le plus loin possible», dira l'auteur de La tournée d'automne (1993), dans une économie de mots qui s'apparente à son style d'écriture. Ne vient-il pas de réduire de 300 à 150 pages le manuscrit du roman que publiera bientôt Leméac? «J'enlève ce qui me semble de trop de façon à me rapprocher le plus possible de l'essentiel.» De cette économie, de cette précision découle un style, cette chose dira ce grand lecteur d'Ernest Hemmingway dans ses remerciements officiels, «qui me semble aussi mystérieux que le coeur humain».

En parcourant sa feuille de route, on se rend compte que «le piéton de Québec» a remporté depuis 30 ans tous les prix littéraires importants qui se donnent ici: après le prix La Presse de 1974 pour Faites de beaux rêves, son impressionnant palmarès compte le prix du Gouverneur général 1978 pour Les grandes marées; le prix Canada-Belgique 1984 pour Volkswagen Blues; le triplé Québec-Paris, Louis-Hémon et France-Québec pour Le vieux Chagrin (1989-1990-1991); le Prix d'excellence des Arts et de la Culture pour Chat sauvage (1999) et pour Les yeux bleus de Mistassini (2003). Le prix Gilles-Corbeil est le deuxième que reçoit Jacques Poulin, 71 ans, pour l'ensemble de son oeuvre; il avait remporté le prix Molson du Conseil des arts du Canada en l'an 2000.

Outre le journaliste et écrivain Robert Lévesque, le «jury insoumis» - personne ne peut se porter candidat au prix ou être proposé par un autre - était composé du professeur et essayiste Jean-François Chassay, de l'écrivain et professeur François Dumont, de l'écrivaine Christiane Frenette et de Sophie Montreuil, directrice de la recherche et de l'édition à Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Jacques Poulin a reçu le prix Gilles-Corbeil à la suite d'une décision unanime.

Comme lauréat du prix Gilles-Corbeil - du nom du neveu d'Émile Nelligan qui est à l'origine de la Fondation -, l'auteur de Jimmy (1969) succède à Réjean Ducharme (1990), Anne Hébert (1993), Jacques Brault (1996), le poète Paul-Marie Lapointe, le lauréat de 1999 qui assistait à la cérémonie d'hier, Fernand Ouellette (2002) et Marie-Claire Blais (2005). Depuis 30 ans, la Fondation Émile-Nelligan, «entièrement privée», soulignait son président Michel Dallaire, a distribué plus d'un million de dollars aux créateurs littéraires.