À 71 ans, Jacques Poulin reçoit le prix Gilles-Corbeil, le plus important prix littéraire au Québec, qui récompense l'ensemble d'une Oeuvre. Portrait d'un écrivain majeur.

Mis à jour le 9 nov. 2008
Marie Claude Fortin LA PRESSE

Ce n'est pas pour me vanter, mais je suis déjà allée chez Jacques Poulin, dans son petit appartement perché en haut d'une tour de la rue Saint-Jean. Même que nous étions allés nous promener, tous les deux, dans les rues de «son» Vieux-Québec, celui qui est au coeur de son oeuvre littéraire, de Mon cheval pour un royaume à La traduction est une histoire d'amour. Comme deux vieux potes, nous étions allés dans la bibliothèque de la petite église St. Matthew, où l'héroïne de son dernier roman se réfugie pour traduire les livres de Jack Waterman, alter ego de Poulin. Puis, nous avions marché entre les vieilles pierres tombales du minuscule cimetière tout à côté. J'aurais bien aimé contempler le fleuve de la terrasse Dufferin. Et que nous passions faire un tour au Café Buade, où le héros du Coeur de la baleine bleue trouve réconfort auprès de Marie, la serveuse qui écrit des poèmes sur des nappes de papier. Mais le temps filait, j'avais un autocar à attraper pour revenir à Montréal et j'étais sur le point de le manquer.

 

Ce n'est pas pour en jeter, mais cet écrivain que tous disaient timide, méfiant, voire sauvage, m'avait offert de me conduire à la gare dans sa Jeep. En retournant à son appartement prendre ses clés, il avait même insisté pour que je reparte avec des carrés aux dattes qu'il avait lui-même cuisinés: ce serait bientôt l'heure du souper et il avait peur que j'aie faim. Les carrés aux dattes étaient délicieux...

C'était en 2006, à la sortie de La traduction est une histoire d'amour. Et le romancier par qui j'avais appris à aimer la littérature québécoise, qui avait inspiré tant de jeunes écrivains, Lise Tremblay en tête, vivait encore de presque rien, comme l'étudiant qu'il était en arrivant à Québec à l'âge de 18 ans, dans un appartement à l'image de son style - plein de lumière mais dépouillé, minimaliste.

Et voilà qu'aujourd'hui, à l'âge de 71 ans, alors qu'il est sur le point de terminer l'écriture de son 12e roman (à paraître au printemps chez Leméac), il remporte le prix Gilles-Corbeil, le «Nobel québécois», le prix littéraire le plus important du Québec, doté d'une bourse de 100 000$.

«J'ai calculé que ça payait mon loyer actuel pendant 10 ans, dit Jacques Poulin, joint au téléphone la veille de l'annonce du prix, présenté lundi dernier. Je suis très content parce que ça va me permettre de continuer d'écrire sans me soucier du matériel pendant un bout de temps. Du temps pour écrire, c'est le rêve! Pour moi, c'est le principal. Ça vient comme une percée de soleil dans une journée. Comme un cadeau.»

Jacques Poulin est un homme de peu de mots. De même, il vit de peu, se contente du minimum. «Je n'ai jamais eu de goûts luxueux, dit-il. J'ai toujours vécu dans des appartements plutôt petits. Je peux vivre avec 20 000$ par année très facilement.» Mais cet argent, qu'il reçoit après Réjean Ducharme («cette espèce d'étoile filante»), Anne Hébert («pour qui j'ai beaucoup d'admiration») et Marie-Claire Blais («que j'aime»), entre autres, il ne le gardera pas pour ses vieux jours. «Car mes vieux jours, dit-il, c'est maintenant!»

On le sait, Jacques Poulin n'est pas allé recevoir son prix, lundi soir, à la Grande Bibliothèque. «C'est vrai que je suis timide, admet-il. Je n'aime pas les foules et je déteste les cérémonies.» Il l'a répété et écrit: «Les livres doivent occuper l'avant-scène, et l'écrivain doit rester derrière. Et dans mon cas, le plus loin possible derrière.»

Cette position, il l'a choisie dès le début. Et peu importe l'importance du prix, il n'aurait pas fait d'exception. «En plus, dans les groupes, je ne suis pas à l'aise. C'est comme ça, fait-il. L'écriture, c'est un travail solitaire, et c'est ça que j'aime, être chez moi, tout seul, en train de construire quelque chose.»

On ne le verra donc pas au Salon du livre de Montréal. Encore moins à Tout le monde en parle.

«John Fante est un de mes auteurs favoris, plaide-t-il, et je n'ai pas besoin de savoir ce qu'il a fait dans sa vie! Ses livres sont des merveilles. Je suis comblé quand je lis!»

Pour l'auteur de Faites de beaux rêves et de Volkswagen blues, on écrit comme on est. L'écrivain ressemble forcément à ses livres, à son style. «Et le style, ce n'est pas seulement l'écriture. C'est aussi le point de vue à partir duquel l'histoire est racontée, le narrateur, le ton, lyrique ou minimaliste, c'est tout ça. Le style, c'est le plus profond d'une personnalité qui passe à travers l'écriture.»

La personnalité de Jacques Poulin, cet écrivain de la tendresse, de la fragilité et de l'amour des mots simples, elle est tout entière dans les pages de ses livres. Qui l'aime le suive dans cet univers qui sent le chocolat chaud et le bord du fleuve, où les chats sont de petits ambassadeurs de la douceur et où les livres sont des remparts magnifiques élevés contre le chaos du monde.

 

LES OEUVRES DE JACQUES POULIN

- Mon cheval pour un royaume, Éditions du Jour, 1967; Leméac, 1987.

- Jimmy, Éditions du Jour, 1969; Leméac, 1978; Babel 1999.

- Le coeur de la baleine bleue, Éditions du Jour, 1970; Bibliothèque québécoise, 1987.

- Faites de beaux rêves, L'Actuelle, 1974; Bibliothèque québécoise, 1988.

- Les grandes marées, Leméac, 1978; Babel 1995.

- Volkswagen Blues, Québec-Amérique, 1984; Babel 1998.

- Le vieux chagrin, Leméac/Actes Sud, 1989; Babel 1995.

- La tournée d'automne, Leméac, 1993; Babel 1996.

- Chat sauvage, Leméac/Actes Sud, 1998; Babel 2000.

- Les yeux bleus de Mistassini, Leméac/Actes Sud, 2002.

- La traduction est une histoire d'amour, Leméac/Actes Sud, 2006.