Qui, sur la planète, ignore encore l'existence de YouTube et de ses incontournables Broadcast Yourself ? Des millions d'internautes répondent chaque jour à cette invitation gratuite à se mettre soi-même en scène en créant une sorte d'autofiction non autorisée. Crystal Pite, chorégraphe vancouvéroise bien connue des Montréalais et plébiscitée de par le monde, s'empare du phénomène pour sa nouvelle pièce.

Aline Apostolska, collaboration spéciale LA PRESSE

Puisqu'on peut tout dire, tout montrer, tout oser, la vraie question est bien sûr: qu'est-ce qu'on cache? Qu'est-ce qu'on choisit de dissimuler, de ne pas dire, de garder pour soi? Voilà les questions pertinentes concernant l'utilisation des réseaux sociaux.

Questions que Crystal Pite pose d'emblée, avec sa capacité à évoquer les zones cachées des rapports humains, à travers le mouvement, les liens entre interprètes et une mise en scène souvent claire obscure. À une époque où chacun peut «faire son show», qu'en est-il de l'intimité ? Au-delà des quelques minutes de mise en spectacle contrôlée, la nature humaine a-t-elle autant évolué que les technologies?

Incursion dans l'intimité

Dans les pièces de Crystal Pite, on ne se voile pas le visage. Dans Dark Matters (2009), elle faisait littéralement tomber les décors pour révéler les ombres et demandait qui, de la créature ou de son créateur, était manipulé. Uncollected Works (2003) décortiquait le processus de création, Double Story (2006) mettait en scène un homme et sa vision de lui-même, Lost Action (2006) plaçait les sept danseurs aux prises avec leur propre disparition. On n'était pas loin du désopilant The Stolen Show, concocté pour les BJM, parce que Crystal Pite joue toujours sur l'humour autant que sur la profondeur.

Dans The You Show, la chorégraphe dévoile les relations intimes habituellement cachées. Elle use d'habiles moyens scéniques pour exposer ce qui, à son sens, doit l'être. Par la musique (de son fidèle complice Owen Belton), par le spoken word (elle signe les textes), par les lumières, véritable design visuel signé Robert Sondergaard, qui dessinent des sortes de fenêtres à travers lesquelles on verrait des dynamiques relationnelles, en solo, en duos, en groupe; par le découpage en quatre parties, qui portent chacune un titre, comme des parties de livre ou de film, pour cette longue pièce de deux heures (avec entracte); par une dramaturgie minutieuse, portée par neuf interprètes à la virtuosité hors du commun. Intensité, élasticité, rapidité étourdissante: c'est sa signature gestuelle.

Cette fois, Crystal Pite ne danse pas. Elle qui revendique Vancouver - siège de sa compagnie Kidd Pivot - comme «sa maison», et travaille comme chorégraphe résidente pour de grandes compagnies européennes, a retrouvé son autre maison, Francfort, pour The You Show. Elle y avait dansé pendant 10 ans pour la Frankfurt Ballet de William Forsythe, qui lui avait aussi commandé ses premières pièces. Accueillie et coproduite par la région Francfort/Rhin-Main, The You Show signe aussi un retour à ses bases européennes, à partir desquelles la pièce a pu tourner et être largement acclamée, après sa création à Francfort en novembre 2010. Le FTA nous permet de la découvrir à Montréal.

The You Show, de Crystal Pite, du 9 au 11 juin, à 20h, à l'Usine C.