Jean-Pierre Ferland l'a vite avoué: il était nerveux comme «ça n'a pas de bon sens» en début de spectacle, hier soir, à Wilfrid-Pelletier.

Mis à jour le 16 juin 2011
Alain de Repentigny LA PRESSE

On le serait à moins, après quatre ans d'une retraite qu'il s'était imposée pour toutes sortes de bonnes raisons mais qu'il a eu beaucoup de plaisir à tromper devant un public comblé. Le Ferland d'hier, qui aura 77 ans le jour de la Saint-Jean, était comme on l'aime: romantique, drôle, moqueur, spontané et très touchant.

Le prétexte qui l'a incité à renouer avec la scène est son album Jaune qui, on a encore pu le constater, a plutôt bien vieilli depuis sa création en 1970. Avant de nous le livrer en bloc, Ferland s'est assis seul avec sa guitare devant le grand rideau rouge et il nous a joué Marie-Claire à la façon du chansonnier qu'il était avant Jaune. Ne manquait que la chandelle et le filet de pêche. Déjà, pourtant, on devinait progressivement l'orchestre qui se manifestait discrètement derrière. L'instant d'après, le rideau se levait sur ces quatorze musiciens et quatre choristes puis s'enchaînaient les chansons de cet album qui, a dit Ferland, a changé sa vie.

Ce n'était pas parfait. Ferland trébuchait parfois dans ses mots, le solo de guitare rock de God Is An American avait disparu, mais après le Petit roi, Ferland s'écriait «Oh yeah!» et la glace était brisée. De toute façon, c'était l'évidence même, ce spectacle ne reposait pas sur la perfection à tout prix, mais sur l'émotion du partage de chansons immortelles entre un grand artiste et son public. On pouvait même se permettre de petites fantaisies comme les quelques pas de claquettes de la chanteuse Julie Anne Saumur, dont on se demandait bien quel rapport ça avait avec God Is An American. Même s'il est conscient du caractère mythique de Jaune, Ferland n'allait surtout pas jouer la carte du solennel et de la révérence qui l'aurait probablement fait périr d'ennui.

N'empêche, Sing Sing était magnifiquement rendue et joliment accompagnée de projections psychédéliques sur le grand écran en fond de scène. Et Le chat du café des artistes, reconnue par le public dès l'intro à la batterie et au trombone, a été ce qu'elle a toujours été, une chanson visionnaire et carrément poignante quand est apparue la chorale d'enfants venue chercher le chanteur pour l'escorter jusqu'à la pelle mécanique jaune sur le grand écran qui allait l'emporter ailleurs. Le public était soufflé et, si le rideau n'était pas aussitôt tombé, Ferland aurait sans doute récolté sa première ovation de la soirée.

Cette première ovation, il y a eu droit après ce qui restera peut-être le moment le plus émouvant du spectacle: Le rendez-vous de Claude Léveillée, sur un texte «formidable» de Vigneault, chantée par un troisième grand, Ferland, pendant que sur l'écran apparaissait une photo de l'artiste disparu.

Cette deuxième partie de spectacle, qui aurait pu être plus disparate, était au contraire plus solide, plus assumée. C'était l'occasion de revisiter Soleil, mini-opéra rock de Ferland enregistré dans la même année que Jaune, avec ses suites ambitieuses. Heure de tombée oblige, nous avons dû partir juste après La musique, un cinq minutes de pure beauté. Par la suite, nous a rapporté une collègue, Une chance qu'on s'a, une autre grande chanson d'Écoute pas ça, lui a valu une ovation. Tout comme Qu'est-ce que ça peut ben faire, que Ferland a chantée avec son seul invité de la soirée, Éric Lapointe. Puis la chorale d'enfants est revenue pour la finale, l'hymne Un peu plus haut, un peu plus loin.

Mais ce n'était pas tout à fait terminé, puisque Ferland a décidé de refaire God Is An American qui, a-t-il dit, avait été ratée. Du Ferland tout craché, le même qui, après un trou de mémoire pendant Le monde est parallèle, a tout arrêté pour mieux recommencer avec l'accord tacite du public. C'était couru, a-t-il dit de son air le plus coquin: «Je n'ai aucune excuse, sinon que vous ne m'invitez pas assez souvent.»

N'importe quand, Jean-Pierre.