Montréal doit-il s'inspirer du très large rassemblement de festivals hétéroclites d'Édimbourg? Conversation avec quelques membres de la délégation montréalaise qui ont passé la dernière semaine à prendre des notes dans la capitale écossaise.

Mis à jour le 22 août 2011
Alain de Repentigny LA PRESSE

Une douzaine de dirigeants d'organismes culturels et touristiques montréalais ont passé la dernière semaine à observer de visu le fonctionnement de l'immense regroupement de festivals qui fait vibrer Édimbourg pendant trois semaines au mois d'août de chaque année. Parmi eux, des dirigeants des festivals Juste pour rire, Zoofest et Montréal complètement cirque ainsi que de Festimania, le collectif qui regroupe depuis cette année 11 festivals montréalais actifs de la mi-juillet à la mi-août.

Après un tour de ville où ils ont pu constater l'ampleur du déploiement festivalier dans le vieil Édimbourg, ils ont rencontré des représentants du collectif des festivals de la ville écossaise ainsi que des organismes subventionnaires Events Scotland et Creative Scotland et du fameux Festival Fringe, qui a grandi depuis 1947 en marge du Festival international d'Édimbourg, plus institutionnel, auquel participait cette année l'Orchestre symphonique de Montréal. Le Fringe d'Édimbourg constitue aujourd'hui le plus grand et le plus hétéroclite des festivals de la planète et ses affiches partout en ville sont là pour nous le rappeler: 258 sites, 21192 artistes et 607 spectacles gratuits.

«Ce qui nous intéresse, c'est leur modèle d'affaires, comment une ville relativement petite - de la taille de Québec - réussit à rassembler autant de spectacles, ainsi que le rapport entre les artistes, les salles et l'événement, explique Pierre Bellerose, vice-président de Tourisme Montréal. Le Fringe est un événement très organique, mais avec un programme assez sructuré. Ils nous ont parlé de la problématique de la billetterie, de l'impact du web...»

Payer pour être là

La structure du Fringe est en effet très différente de celle des festivals montréalais administrés par des entrepreneurs culturels qui fonctionnent souvent à l'année. Les compagnies du Fringe, dont les quatre principales, Assembly, Pleasance - qui présente Gregory Charles -, Underbelly et Gilded Balloon, sont à la fois des rivales et des associées qui squattent littéralement les églises, les écoles, les résidences d'étudiants, les commerces et les vieux bâtiments pour y présenter sept ou huit spectacles différents chaque jour pendant ces trois semaines.

Autre différence fondamentale avec Montréal: les artistes du Fringe doivent s'autoproduire, c'est-à-dire défrayer eux-mêmes le coût de leur transport et de leur hébergement et verser un pourcentage important de leurs recettes au producteur qui les accueille dans une salle.

«Les artistes qui viennent à Édimbourg pour la première fois ne peuvent pas tous rentabiliser leur voyage, explique Nadine Marchand, directrice de Montréal complètement cirque. Leur but est de revenir une deuxième année. Édimbourg est un énorme marché d'acheteurs de spectacles et les médias y sont très présents.»

Mêmes problèmes

Dès la matinée, les rues du vieil Édimbourg sont envahies par des jeunes qui font leur petit numéro dans l'espoir d'attirer les passants à leurs spectacles. Autour d'eux, des amuseurs de rue passent le chapeau. Et les festivaliers qui déambulent parmi ces artistes sont eux aussi assez jeunes, ce qui en dit long sur la vitalité et la personnalité cool du Fringe.

Mais le Fringe est également une jungle. «On nous a raconté que, quand les compagnies sont en période de recrutement, de janvier à avril, elles se poignardent dans le dos pour avoir les meilleurs artistes, les meilleurs spectacles, raconte Jean-Robert Choquet, directeur de la culture et du patrimoine à la Ville de Montréal. Il paraît que c'est pas mal vicieux. Mais en avril, elles se reparlent et font du marketing ensemble.»

«Ce sont tous des concurrents qui se regroupent, rappelle Jeanne Hardy, directrice générale du Festimania montréalais. La représentante du Fringe nous a dit qu'ils se butent aux mêmes problèmes, aux mêmes petites tensions que nous. Ce n'est pas naturel pour eux de se positionner tous en même temps et de se faire de la concurrence directe, mais c'est ça qui amène du monde à Édimbourg.»

Se regrouper pour créer une masse critique de festivals et faire de Montréal la destination incontournable en juillet en Amérique du Nord, comme l'est Édimbourg en Europe en août, c'est justement le dada de Gilbert Rozon. Le président fondateur de Juste pour rire a mis les pieds dans la capitale écossaise pour la première fois en 1983 et y revient bon an, mal an avec son équipe. Rozon a martelé le même refrain à la délégation montréalaise en début de semaine, lui qui s'apprête à lancer un autre festival Just For Laughs à Sydney, en Australie.

Éviter la copie carbone

Tout ce beau monde s'entend sur un point: pas question de reproduire le modèle d'Édimbourg à Montréal. La capitale écossaise compte 12 festivals, dont cinq regroupés sur trois semaines en été, tandis que Montréal en compte une centaine, de toutes les tailles. «Qu'on ait réussi à concentrer pendant tant d'années une bonne partie de l'offre en spectacle vivant et en arts visuels, à cause de l'historique du Quartier des spectacles, c'est miraculeux. C'est notre force. Eux, leur force, c'est que le festival existe depuis 60 ans», fait remarquer Jean-Robert Choquet.

Par contre, tous ont noté que le succès d'Édimbourg passe par sa diversité. Il touche de nouvelles clientèles avec son Fringe multidisciplinaire, mais aussi son festival littéraire auquel participent les plus grands noms de la littérature anglophone, son festival d'art contemporain et son festival de musique militaire, le Military Tattoo, qui fait salle comble tous les soirs à l'ombre du château.

«Notre visite confirme que nous avons vraiment un bon produit qu'on a intérêt à faire connaître. Nous sommes sur la bonne voie avec nos alliances, car Édimbourg s'est démarqué grâce à ça», conclut Sylvie Quenneville, directrice générale du marketing de Tourisme Québec.

Justement, avant de penser à créer de nouveaux festivals en été à Montréal, ne vaudrait-il pas mieux que des joueurs importants comme le Festival de jazz, les FrancoFolies, voire le Festival de Lanaudière se joignent à Festimania? Et il faudra sans doute resserrer les liens et les échanges entre les membres du collectif montréalais pour que leur promotion soit vraiment efficace.

À Édimbourg, en tout cas, on est très conscients de la rivalité entre les grands rendez-vous festivaliers de la planète. Le rapport Thundering Hooves, publié en 2006, y recensait neuf villes rivales, dont Montréal, qui se classait au deuxième rang derrière Édimbourg et devant Melbourne.

«Montréal a des avantages importants: son caractère biculturel et le fait que c'est une ville accessible en quelques heures pour un bassin de 100 millions de personnes», répétait Rozon aux visiteurs montréalais. Mais le patron de Juste pour rire mettait aussitôt ses collègues en garde: «N'attendons surtout pas qu'une autre ville se réveille et nous dame le pion.»