Vous avez toujours été du côté de ceux qui croient à la suite du monde. Vous n'avez pas douté une seule fois qu'il y en ait une, suite, mais sous quelle forme? Ah! Ne pas le savoir, c'est justement ça qui met du piquant dans la vie.

Mis à jour le 26 nov. 2011
Chantal Guy LA PRESSE

Et puis, vous tombez sur le collectif Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale, dans lequel vous apprenez qu'il n'existe pratiquement plus de romans québécois dans les listes de lectures scolaires déjà faméliques. Que les professeurs de français sont beaucoup plus formés à la pédagogie qu'à la littérature. Qu'ils doivent subir des règles absurdes du Ministère qui exigent des ratios égalitaires entre personnages masculins et féminins ainsi que des communautés ethniques, ce qui exclut d'office la plupart des classiques de n'importe quelle littérature.

Et puis, vous vous rappelez votre adolescence, qu'il y a 20 ans, vous entendiez à peu près les mêmes doléances concernant l'éducation. Vous avez, vous aussi, été désignée un jour comme futur barbare. Vous vous dites: comment se fait-il que rien n'ait évolué? Vous vous demandez comment votre société est passée d'un enseignement à coup de règles sur les doigts à cette espèce de gentillesse qui masque tant de mépris? Les réformes et la diminution des exigences n'ont pas fait reculer le décrochage scolaire, ni rendus les élèves plus enthousiastes, c'est plutôt limpide.

Vous pensez à ces élèves d'un cégep qui ont voulu vous interroger pour un travail de fin de semestre. Vous leur aviez demandé pour quel cours, et ils vous avaient répondu: «Intégration des acquis.» Ce qui ne veut strictement rien dire. Étaient-ils évalués sur l'intégration ou les acquis? Quels acquis? Quand on ne nomme même plus les disciplines enseignées, pour les rebaptiser acquis et compétences, c'est que même les mots font peur. Vous avez été peinée pour ces élèves, empêtrés dans ce charabia de pédagogues. Ce qu'on leur fait subir vous désespère, mais les jeunes, jamais. Ils étaient allumés, citaient Noam Chomsky maladroitement, mais ils avaient des questions plein la tête. Vous savez qu'ils vont s'en sortir. Comme vous.

Vous vous souvenez que dans votre temps, l'école semblait devenir une annexe de la DPJ. Aujourd'hui, vous pensez que c'est presque devenu un prolongement des CLSC, où l'on distribue plus de pilules que de livres. Vous avez pitié des profs aussi, qui sont plus évalués sur la « gestion de classe «que sur leur enseignement, et qui ont forcément perdu le respect dû à leur profession. Ensuite, l'on s'étonne que la jeunesse en quête de modèles et de mentors se précipite chez Star Académie et les autres concours télévisés où elle acceptera d'être jugée sans pitié aucune, devant caméras, humble et docile comme on ne la présente jamais dans les reportages. Cette docilité vous choque souvent plus que la délinquance.

Et puis, vous vous ressaisissez. À force de vous indigner, vous en aviez oublié la nature même de la littérature, de ce qu'elle a fait pour vous. Elle ne vous a sauvé d'aucun abîme, mais elle était là, dans le noir. Vous savez que c'est avant tout affaire de solitude. Que les lecteurs ne formeront jamais une milice et que vous n'avez pas à vous sentir investie d'une mission, ni à vous soucier de recruter.

Qu'est-ce qui vous prend de faire la morale? Vous les haïssiez, autrefois, ces adultes qui vous débitaient un chapelet de clichés sur l'importance de la littérature, nationale ou autre, mais qui ne vous parlaient jamais de leurs lectures. Vous n'avez qu'à prêcher par l'exemple, protéger jalousement votre indépendance, et continuer sur la route tracée par les livres qui, jusqu'à présent, vous a menée dans les endroits les plus inusités. Ce n'est pas bien grave que ce ne soit pas le chemin le plus fréquenté, au fond. Comme les saumons, chaque génération finit par se frayer un chemin, et en chacune d'elles se côtoient ceux qui préfèrent rester dans le noir et ceux qui cherchent un peu de lumière. C'est tant pis et c'est tant mieux. Ça ne va pas changer demain.

L'écrivain et les indignés

«C'est aux Indignés de se définir, de choisir leurs mots pour leur cause et convaincre le monde. Kessé qu'une gang d'écrivains, des bons et des pourris, ne représentant personne à part eux, et certainement pas les écrivains, kessé qu'ils ont d'affaire là s'ils sont pas prêts à coucher dehors?»

- Lu sur le blogue de l'écrivain Christian Mistral, à propos de l'appui des écrivains du Salon du livre au mouvement des Indignés dimanche dernier. (vacuum2scrapbook.blogspot.com)