Avec un budget de 1 million, la Triennale québécoise 2011 est le plus gros projet du Musée d'art contemporain de Montréal. Une cinquantaine d'artistes travaillant au Québec ont été choisis pour illustrer le portrait 2011 de l'art visuel dans la province. Des artistes qui s'interrogent, dialoguent avec le passé et proposent des créations surprenantes pour faire travailler nos méninges.

Mis à jour le 8 oct. 2011
Éric Clément LA PRESSE

Présentée jusqu'au 3 janvier 2012, cette deuxième Triennale québécoise d'art contemporain est le «maintenant de la création artistique au Québec», explique Marie Fraser, conservatrice en chef du Musée d'art contemporain de Montréal, qui organise l'événement.

Avec les commissaires Lesley Johnstone, Mark Lanctôt, François LeTourneux et Louise Simard, Marie Fraser s'est rendue dans les régions artistiquement les plus fertiles du Québec. Ils ont sélectionné ensemble une cinquantaine d'artistes (au lieu de 38 en 2008): des peintres, des photographes, des vidéastes et des performeurs. Un grand nombre d'entre eux sont des artistes d'installation.

Le prototype de l'artiste qui crée son oeuvre dans son atelier et l'accroche au musée a changé. «L'artiste explore maintenant les conditions de l'exposition et de la présentation de son travail. Ça fait partie de son idée et de son oeuvre, dit Marie Fraser. Ça nous a fascinés.»

Les oeuvres présentées sont plus que jamais originales, impliquant de plus en plus une fonction performative par le son, l'espace ou l'intervention de l'artiste.

«Des artistes travaillent à redéfinir la performance dans un contexte muséal avec présence de l'artiste dans son lieu d'exposition et une préoccupation de l'artiste quant à la relation de son oeuvre avec le public. On a senti qu'on a touché quelque chose de nouveau.»

Une expérience à vivre

Cette Triennale est plus une expérience à vivre qu'une exposition à visiter. L'artiste Massimo Guerrera a par exemple organisé in situ une version de son atelier avec son installation La réunion des pratiques. Il y fera plusieurs interventions et causeries. Le créateur d'environnements sociaux et gastronomiques ontarien Dean Baldwin a transformé un voilier en bar, dans l'atrium du musée, où l'on pourra, à l'occasion, prendre un verre.

La participation du public fait véritablement partie du leitmotiv de cette Triennale intitulée d'ailleurs Le travail qui nous attend, pour inciter les visiteurs à poursuivre la réflexion entamée par les artistes.

L'oeuvre lumineuse de Rafael Lozano-Hemmer, que l'on peut admirer tous les soirs jusqu'au 6 novembre sur la place des Festivals, donne une grande importance au public puisque c'est lui qui va manoeuvrer les leviers qui permettront de créer des sculptures lumineuses dans le ciel à partir de projecteurs commandés par ordinateur. «Productrice d'images» née à Lévis, Jacynthe Carrier a l'honneur de voir une image de son installation vidéographique Rites figurer sur la couverture du catalogue de la Triennale. Sans doute parce qu'elle traduit bien l'éclectisme de cette sélection artistique, organisant des tableaux vivants en pleine nature qu'elle filme et photographie.

«Pour moi, le médium est de produire de la fiction et de la poésie en faisant de la photographie tout en ayant la vidéo en tête et de la vidéo en pensant à la photo!», dit-elle.

Rites est une installation qui évoque la relation entre le corps et le lieu, ce que Jacynthe Carrier appelle des «manoeuvres d'habitation». Dans la salle du musée, trois écrans retransmettent cette performance fondée sur la réalité des paysages et leur interaction avec l'être humain.

Exposée dans l'espace culturel Georges-Émile-Lapalme de la Place des Arts, Lynne Marsh présente aussi une installation vidéographique, The Philarmonie Project, qui étudie les coulisses de la production artistique.

De son côté, le Montréalais Mathieu Beauséjour a réinstallé Icarus: Acéphale qu'il a exposée récemment à Gatineau. Une partie de l'installation est reproduite sur le mur d'entrée du musée: un homme avec une faux dans les mains et dont la tête est remplacée par un soleil.

«À l'origine, Icarus est un projet de dessin où je devais couvrir des surfaces et trouver un centre et une marge, un vide et un plein, le noir et le blanc, avec également l'idée du centre et du soleil qui devient un motif dans toutes les pièces» explique-t-il.

Un store crée des espaces vides et pleins, «noirs» et «blancs» grâce à la lumière du soleil dont on entend dans la pièce suivante les sons enregistrés par la NASA.

L'artiste américain Grier Edmundson expose des oeuvres peintes évoquant le passé et placées sur un papier peint au motif de «cow-boy». Son inscription «Sometimes I am content» semble évoquer à la fois son intégration et son souci du contenu.

Réactualiser le passé

Les artistes de la Triennale réactualisent le passé, selon Marie Fraser. «On dirait qu'ils sont préoccupés par la relation qu'on entretient avec le passé et plus particulièrement avec la modernité, dit-elle. Beaucoup d'artistes retravaillent des éléments de l'abstraction, mélangeant genres et styles, retravaillant de grands enjeux de l'histoire de l'art moderne, que ce soit en photographie, en peinture ou en sculpture.»

Dans le cas de Sophie Bélair Clément, cette réconciliation avec le passé se traduit par la réappropriation d'un travail d'El Lissitzky qui avait créé un espace d'exposition pour ses oeuvres abstraites à Berlin en 1923. Elle reconstruit donc à Montréal cet espace détruit à Berlin et reconstruit aux Pays-Bas en 1965.

«Ces dialogues avec l'histoire sont extrêmement intéressants, dit Marie Fraser. Dans la Triennale, des questions plus politiques, plus sociales et plus sombres sont évoquées. Les artistes se posent les mêmes questions que nous.»

Les sons des fonds du Saint-Laurent par Magali Babin, le film arctique de l'Albertain Charles Stankievech ou les vidéos de nature sauvage de Frédéric Lavoie sont éloquents de préoccupation et de questionnement quant à la réalité de notre biodiversité.

«Les artistes sont préoccupés, dit Marie Fraser. L'art ne véhicule pas nécessairement un message clair, mais nous force à poser un autre regard sur le monde dans lequel nous vivons. C'était la même chose à la Renaissance. À l'époque, c'était entre nous et Dieu. Là, c'est entre nous et le monde.»

Les performanaces live

La performance est un élément important de la création actuelle. Des artistes se produiront en direct tous les mercredis soir du 12 octobre au 30 novembre : l'improvisation contrôlée de PME-ART le 12 octobre; 2boys.tv, le 19 octobre; L'Orchestre d'hommes-orchestres (LODHO), de Québec, le 26 octobre; Karl Lemieux et ses projections incandescentes, le 2 novembre; la performance sonore dans l'obscurité de Tim Hecker le 9 novembre; la performance sous hypnose de Dominique Pétrin et George Rebboh le 16 novembre; les trois axes de la performeuse Sylvie Cotton du 23 au 25 novembre; et le platiniste Martin Tétreault, le 30 novembre.

Les Nocturnes

Le 4 novembre, l'auteur-compositeur-interprète Jérôme Minière présentera les chansons de son dernier album Le Vrai le Faux, illustrées par des projections de son cru. Le 2 décembre, l'artiste ontarien Steve Bates (qui fait partie de l'exposition avec son installation sculpturale et sonore Concertina) créera une Nocturne de musique électronique. Les Nocturnes sont organisées les premiers vendredis de chaque mois, de 17h à 21h, avec visite des salles, service de bar et concerts de musique. Les 4 novembre et 2 décembre, on pourra aussi avoir accès aux vidéos sur l'art à 17h30 et 19h30.

LA TRIENNALE EN CHIFFRES

1 000 000

Coût de la Triennale en dollars.

Le tiers provient de commandites de la part de Collection Loto-Québec, Hydro-Québec et le Partenariat du Quartier des spectacles).

75

Nombre de jours de l'évènement artistique.

Le musée est fermé le lundi sauf le 10 octobre.

55

Nombre d'artistes participant à la Triennale, sans compter les participants aux performances, très nombreux parfois, comme dans le cas de celles de Sylvie Cotton (40!).

Triennale québécoise 2011, au Musée d'art contemporain de Montréal jusqu'au 3 janvier 2012.