En Haïti, beaucoup de choses ont été perdues, mais tout se crée. Au lendemain du séisme du 12 janvier 2010, des artistes de Jacmel ont décidé d'unir leurs efforts pour aider leur communauté avec l'art. Des débris, ils ont fait naître des oeuvres, et une pensée solidaire. Découvrez le Kolektif Atis Jakmèl, surnommé KOLAJ.

Publié le 12 janv. 2011
Chantal Guy LA PRESSE

Le 12 janvier 2010, il y a exactement un an, le jeune artiste Papouche Ernst discutait avec ses amis. Il disait en gros qu'il faudrait une bonne secousse pour créer un sentiment communautaire dans sa société. À 16 h 53, Jacmel était frappée par le séisme...

Parmi les gens engagés en Haïti, beaucoup parlent d'un changement de philosophie créé par le tremblement de terre. De la nécessité du partage, de l'entraide, de la solidarité, dans un pays où les terribles contraintes de la pauvreté ont engendré la mentalité du «chacun-pour-soi».

Avec d'autres amis artistes - Papouche, Sino Augustin, Joseph Junior Bado Better, Obetto Desire, Confident Vady -, Anderson Ambroise a fondé Kolektif Atis Jakmèl (KOLAJ), afin de participer positivement, par l'art, à la reconstruction de sa ville. Car l'art est d'une importance capitale dans la culture haïtienne, et Jacmel est assurément la ville des artistes en Haïti.

Ce que veut contrer Anderson, c'est l'isolement des artistes, dont la situation est devenue encore plus précaire après le 12 janvier. Il travaille à tisser des liens, trouver des lieux de diffusion, proposer une formation plus poussée, assembler les ressources, protéger les droits d'auteur, éveiller les consciences, initier les enfants dans des workshops improvisés. «Ensemble, nous serons plus forts, croit-il. Je veux créer un mouvement.»

Anderson a quelque peu délaissé son art pour se consacrer à aider ses collègues. «Le problème, c'est que chaque artiste travaille dans son coin, il faut réussir à les convaincre d'unir leurs efforts et de partager les retombées. C'est une vision à long terme, qui doit amener du positif à Jacmel.» Et l'objectif n'est pas de former ici des artistes «exotiques» qui vont créer pour satisfaire le touriste; Anderson veut améliorer la formation et les techniques pour que l'art haïtien ne soit pas qu'une facette pittoresque de son pays, mais un art respecté.

Il bâtit tranquillement la légitimité de KOLAJ afin que le collectif puisse servir à tous. Il rêve d'organiser des expositions à l'étranger tout en protégeant les oeuvres des artistes - qui, trop souvent, ne reçoivent aucun argent en exposant ailleurs, et parfois même ne retrouvent jamais leurs oeuvres. Voilà bien une terrible ironie, quand on sait que l'art haïtien est célébré partout dans les musées du monde, et Anderson a vécu quelques histoires d'horreur avec des organismes «officiels». Dans cette «République des ONG», comme on dit, KOLAJ est une initiative locale, faite par des Haïtiens, pour les Haïtiens.

Les débris comme matériau

Les ravages du séisme sont visibles un peu partout à Jacmel. Qu'à cela ne tienne, Anderson y a vu une occasion. Avec ses amis, ils ont ramassé toutes sortes de débris dans les décombres qui ont servi à la création de sculptures, mêlant les traditions artistiques haïtiennes, l'influence vaudou et l'art moderne. Ils ont exposé sur des places publiques, avec assez de succès pour que des pièces disparaissent - Anderson entrepose donc les oeuvres dans son atelier de Jacmel, qui ressemble à un inclassable petit musée.

Le drame du 12 janvier se décline en autant de créations étranges, fragiles, à même les ruines de Jacmel. Une tendance qui gagne en popularité se développe: les peintures et dessins sur les débris. En effet, sur divers morceaux de maisons récupérés, les artistes dessinent les détails de l'immeuble effondré. Ils immortalisent en quelque sorte des souvenirs, une architecture disparue. En voyant ça, on se dit que si les gens ont arraché un jour des bouts du mur de Berlin, pourquoi pas les débris retravaillés du 12 janvier, l'une des pires tragédies du XXIe siècle?

Les artistes sont les témoins de leur temps. Le séisme est un nouveau thème dans l'art pictural d'Haïti. Elles sont nombreuses, les toiles qui montrent les maisons détruites, les âmes fauchées, le corps sanglant d'Haïti, en janvier 2010. Et tout cela créé dans les semaines et les mois qui ont suivi la tragédie, dans les conditions les plus difficiles. Une catharsis pour beaucoup. Et parfois bien plus bouleversante à regarder que les images sensationnalistes de la télé qui n'ont aucune âme.

Quelques artistes

Le jeune artiste Papouche a perdu sa mère il y a quelques années et n'a jamais connu son père. Il n'a pas fréquenté l'école et a longtemps vécu dans les rues. Il a déjà failli perdre la vie en tentant la traversée par bateau vers l'Amérique, d'où on l'a renvoyé en Haïti. Avec KOLAJ, il a trouvé une famille. Il habite avec ses tantes un peu à l'écart de Jacmel, sa tente est remplie d'esquisses. Il a trouvé sa vocation, sa raison d'être. «Je sais maintenant ce que je veux faire de ma vie.»

Jean Jeudi est un artiste réputé ici. Quand nous l'avons rencontré, il se remettait à peine d'une opération pour une hernie. Il nous a montré avec fierté ses toiles, dont l'une, intitulée Le sang n'a pas de couleur, est dédiée au chef de la mission de l'ONU en Haïti, Hedi Annabi, mort sous les décombres de l'hôtel Montana. Dans son descriptif, nous pouvons lire ce poème:

«Haïti vivra toujours/et ta mémoire avec/dans les annales des missionnaires de l'ONU/Il est écrit en lettres d'or, ton nom/Avec ce séisme/Nous avons compris que le monde/ne nous a pas abandonnés/à notre sort malheureux/Ban-Ki-moon doit faire quelque chose car/Il est temps que Haïti bouge finalement.»

«J'aimerais que cette toile puisse parvenir aux gens de l'ONU», dit-il, en enlaçant son fils adoptif. Car cet homme, malgré ses difficultés, a pris sous son aile un enfant rencontré sur la plage pour lui donner accès à l'éducation... Mais comment montrer son art lorsque les salles d'exposition sont détruites, lorsque le réseau des artistes est à faire? Encore une fois, l'espoir repose sur KOLAJ.

Ateliers pour les ti-moun

L'une des activités les plus dynamiques de KOLAJ est les workshops pour les enfants, c'est-à-dire des ateliers de dessins de quelques heures organisés dans divers quartiers de la ville, ou directement sur la plage où ils vont s'amuser. On en profite aussi quand c'est possible pour leur offrir un repas. C'est toujours un succès monstre. Les enfants ont peu de divertissements, et on s'adresse rarement juste à eux.

Anderson utilise son propre argent pour acheter du papier et des crayons de couleur qu'ils s'arrachent littéralement. Difficile de leur faire comprendre, quand ils ont appris à conserver avec soin le peu qu'ils ont, qu'ils doivent rendre ces objets afin qu'ils puissent profiter à d'autres. Mais ils prennent ça très au sérieux. Pas un ne refusera de dessiner - et de signer son oeuvre, bien entendu. Anderson conserve précieusement tous les dessins et note les noms de chaque petit artiste.

«Car au bout de quelques années, je veux voir leur évolution, dit-il. Il y en a peut-être quelques-uns parmi eux qui ont le talent pour devenir artistes. Il faudra les encourager et les aider.»

Aujourd'hui même, un an jour pour jour après le séisme, KOLAJ expose dans les rues de Jacmel, comme pour faire de l'ombre aux ruines encore visibles du 12 janvier.

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Pour en savoir plus sur KOLAJ et pour les soutenir: www.atisjakmel.org (en anglais seulement)

Photo: Chantal Guy, La Presse

Les ateliers pour enfants organisés par KOLAJ remportent toujours un succès monstre.