Alors qu'on célèbre au Québec le 50e anniversaire de la création de la politique du 1% des frais de construction d'un édifice public consacré à une oeuvre d'art, la documentariste Suzanne Guy aborde dans Scrapper l'art le destin malheureux de nombreuses oeuvres d'art public détruites par erreur ou ignorance depuis 50 ans.

Mis à jour le 4 déc. 2011
Éric Clément LA PRESSE

Jordi Bonet, Yves Trudeau, Pierre Leblanc, Raymond Mitchell, Suzanne Tremblay, Pierre Bourgault: tous ces artistes ont connu le désarroi de voir une de leurs oeuvres détruites. Irrémédiablement.

Le Lac Saint-Jean stylisé, par exemple, oeuvre en céramique créée par le sculpteur Jordi Bonet, avait été apposée sur le mur extérieur d'un édifice de Bell à Dolbeau-Mistassini. Elle a été détruite en 1992 quand le revêtement de l'édifice a changé, explique, dans le documentaire de Suzanne Guy, le producteur Carl Gaudreault, qui raconte que l'entrepreneur lui a dit avoir jeté la céramique dans un conteneur...

Toujours à Dolbeau-Mistassini, Bonet avait créé la murale L'Homme et l'Espace sur une façade de l'école Jean-Dolbeau. «L'oeuvre a été emmurée», lâche le photographe Robert Côté, rencontré par la cinéaste.

Une autre oeuvre de Jordi Bonet, L'Homme et la Cité, qui recouvrait un mur de l'hôtel de ville d'Arvida, dès 1960, près d'un bassin d'eau, s'est détériorée à cause de l'humidité. Une partie de l'oeuvre a été placée dans la mairie, mais l'autre est toujours conservée dans des boîtes.

L'oeuvre a été remplacée sur le mur par la murale La place de l'homme dans l'univers?, de Karol Proulx. Mais quelques années plus tard, une rampe d'accès en béton a été installée devant. «L'architecte, au lieu d'installer la rampe du côté gauche de l'édifice, est allé carrément l'installer devant la murale, dit Karol Proulx dans le film. Il y a vraiment une incompréhension de l'oeuvre. C'est le genre d'erreurs qu'on voit souvent au Québec.»

Même attitude à l'aérogare de Bagotville. On avait installé dans la salle d'attente l'oeuvre Forêt boréale, de Suzanne Tremblay, mais avec les années, de nouvelles normes de sécurité ont fait en sorte que l'oeuvre est maintenant obstruée par de la publicité.

«J'ai eu plusieurs oeuvres détruites, dit le sculpteur Pierre Bourgault dans le documentaire. Quand ça t'arrive, tu n'as plus le goût de recommencer.» Pierre Bourgault avait créé la sculpture Le cheval de Troie à Chicoutimi en 1980. Le cinéaste Alain Corneau en a fait l'acquisition quelques années plus tard. L'oeuvre a été installée devant une école pour que les enfants jouent avec, mais la municipalité ne l'a jamais entretenue, regrette Pierre Bourgault. Du coup, l'oeuvre a été détruite. «C'est triste, dit Alain Corneau. C'est comme détruire son histoire.»

L'ex-ministre de la Culture, Liza Frulla, précise dans le film que la politique du 1% doit tenir compte de la conservation des oeuvres.

L'artiste Pierre Leblanc a trouvé un moyen de lutter contre la disparition de ses oeuvres. «J'en fais beaucoup! dit-il. Sept par année! Comme ça, je serai sur la place publique pendant encore 65 ans!»

Heureusement, bien des oeuvres sont rescapées, comme l'immense L'Homme couché de Jordi Bonet (30 pieds de haut et 150 de large), installée en 1964 sur la façade de l'école Maria-Chapdelaine, à Jonquière, puis retirée et remisée dans 120 caisses. Le Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire en a hérité et lui cherche une place dans la ville.

«Cela implique un travail considérable de réassemblage et de conception du support, après avoir déterminé le meilleur endroit pour l'installer, a expliqué Marie-Andrée Leclerc, directrice générale du musée, à La Presse. Un beau casse-tête en perspective, mais un beau quand même.»

Scrapper l'art aborde aussi le fait que l'on ne comprend pas toujours le sens d'une oeuvre d'art, ce qui a parfois créé des controverses, notamment quand Jordi Bonet a créé son triptyque Mort, Espace et Liberté au Grand théâtre de Québec.

L'oeuvre contemporaine symbolisant l'amour de la vie et de la démocratie avait été interprétée comme une critique des Québécois. La veuve de Jordi Bonet explique dans le film combien l'artiste, malade, en a été peiné et déçu. «On est parfois très méprisant par rapport au travail des artistes, dit Alain Corneau. Le travail d'un artiste est de dépasser un certain cloisonnement. De nous amener à évoluer, à dépasser nos frontières intérieures.»

Scrapper l'art, Suzanne Guy, le mardi 6 décembre, à 20h30, sur ARTV.