Ils n'étaient pas exactement sur place le soir du 9 novembre 1989. Mais 20 ans plus tard, ils peuvent vous dire comment la chute du mur de Berlin a influencé la scène culturelle de leur ville, désormais reconnue comme l'une des plus vibrantes d'Europe. Entretien avec le musicien Alexander Hacke, du groupe industriel Einstürzende Neubauten, et l'artiste Danielle de Picciotto, qui seront à Montréal la semaine prochaine pour la manifestation multidisciplinaire Berlin mur à mur.

Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

Question classique: où étiez-vous le 9 novembre 1989?

Alexander Hacke J'étais à la maison avec mon fils de 1 mois. Tous mes amis m'appelaient pour m'en parler. Mais je ne suis pas allé voir. En fait, je suis resté à la maison pendant deux semaines! Ça me faisait peur. Trop de monde. J'ai préféré rester dans ma bulle.

Danielle de Picciotto J'étais à Vienne pour un événement artistique. Quand je suis revenue à Berlin le lendemain, la ville était vide. Tout le monde était au lit, en train de récupérer de sa cuite! Très étrange...

Qu'est-ce que cet événement a changé dans vos vies?

DDP Vous allez rire, mais j'ai commencé à me perdre dans Berlin-Est! Ils ont très vite détruit et rénové de nombreux bâtiments et je ne m'y retrouvais plus du tout. Les rues avaient complètement changé.

AH Contrairement à Danielle, qui est américaine, je n'étais pas souvent allé à Berlin-Est. Trop compliqué. Alors disons que je connaissais très mal. Quand la ville s'est ouverte, j'ai eu l'impression de voyager dans un autre pays...

Et qu'est-ce qui a changé dans la ville sur le plan culturel?

DDP Avant, Berlin était comme une île. La vie n'était pas chère. Confortable. Quand le mur est tombé, de nouvelles personnes sont arrivées avec de nouvelles idées et de nouvelles attentes. Pour un temps c'était l'anarchie complète. Avec l'impression que tout était possible. Ça a duré deux ou trois ans. Ensuite, la compétition s'est installée. Les choses sont devenues plus difficiles.

AH C'est vrai qu'avant, on vivait en circuit fermé. Berlin-Ouest était un village calme et élitiste. Quand le mur est tombé, le calme a pris le bord et la réalité nous a frappés de plein fouet.

DDP Ça correspond aussi à la naissance du mouvement techno. De la Love Parade. Une nouvelle scène et un nouveau style ont commencé à se développer. Soudainement, il y avait des tas d'espaces vides, des manufactures abandonnées, des lofts industriels dans Berlin-Est. Ils ont été investis par les créateurs et les gens de l'underground...

AH C'était énorme. Il y avait un tel besoin de célébration commune! Ce n'est pas surprenant que cette scène ait décollé à ce point!

DDP Quand les espaces vides ont tous été comblés, à la fin des années 90, le gouvernement a commencé à s'en mêler. Là, par contre, c'était terrible. Berlin est devenu un monstre de capitalisme. Les grandes entreprises sont entrées pour profiter de cette nouvelle scène culturelle. Tout est devenu institutionnalisé, la créativité s'est effondrée. Et la vie est devenue plus chère. Beaucoup d'artistes ont quitté la ville.

Et aujourd'hui, où en sommes-nous?

AH Les créateurs ont fini par s'adapter. Ils composent avec ce que Berlin est devenu. Ils trouvent de nouvelles stratégies pour faire leur truc.

DDP Sans oublier tous les artistes internationaux qui viennent en résidence. On avait moins de visite avant la chute du mur! Berlin avait la réputation d'être une ville froide, laide et effrayante... Aujourd'hui, ça vient de partout. Il y a des interactions de plus en plus intéressantes entre les créateurs berlinois et les créateurs d'ailleurs dans le monde. Nous sommes beaucoup moins isolés.

Artistiquement, en 2009, qu'est-ce qui distingue Berlin des autres villes européennes?

DDP L'attitude, les stratégies. L'artiste berlinois ne se demande pas comment il va faire telle ou telle chose. Ou s'il aura l'autorisation de la faire. Il fait ce qu'il a en tête, même si ce n'est pas «officiellement» la façon de faire. Prenez Einstürzende Neubauten. Quand ils ont vu que l'industrie du disque s'effondrait, ils ont trouvé une autre façon de distribuer leur musique, sur l'internet. C'est typique de l'artiste berlinois. Un sens de l'initiative et une totale indépendance dans l'action.

Alexander, vous avez récemment participé à un documentaire sur la musique turque (Crossing the Bridge). Selon vous, qu'est-ce que Berlin peut apprendre d'Istanbul?

AH Le respect et la tolérance, sans aucun doute. Vingt millions de personnes vivent à Istanbul dans une relative harmonie. À l'inverse, je suppose que l'esprit allemand pourrait apporter quelques bonnes choses aux Turcs. La ponctualité, notamment!

Berlin mur à mur, une célébration du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Ateliers, projections et spectacles musicaux de Alexander Hacke et Danielle de Picciotto, du 3 au 7 décembre à Montréal. Information: www.berlinmuramur.com