Les travailleurs sont difficiles à trouver et il y a beaucoup de postes vacants à combler. Cette dynamique change-t-elle le rapport de force entre les syndicats et les employeurs lorsque vient le temps de négocier ? Elle pèse dans la balance, mais ne constitue pas une carte blanche pour augmenter des demandes.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

« On ne peut pas faire fi de cette réalité, affirme François Longpré, spécialisé dans le droit du travail au cabinet BLG. On entend parler de cette préoccupation à la table de négociations alors que quand j’ai commencé, il y a 30 ans, ce n’était pas du tout le cas. »

L’avocat impliqué dans plusieurs négociations de conventions collectives au cours de sa carrière rappelle qu’il y a une certaine « paix industrielle » au Québec étant donné que le nombre de conflits de travail demeure limité. Pour le moment, celui-ci ne voit pas l’une ou l’autre des parties avoir le gros bout du bâton.

Il n’en reste pas moins que de plus en plus, le contexte du marché du travail teinte les négociations, souligne MLongpré.

Pour retenir des employés, ce n’est pas seulement une question de salaires et d’avantages sociaux. Il y a la gestion du travail, l’équilibre travail-famille, les relations entre l’employeur et les salariés.

François Longpré, spécialiste du droit du travail, cabinet BLG

« Ces aspects peuvent avoir une valeur intrinsèque. Ce que les travailleurs veulent, au-delà du salaire, c’est d’avoir une bonne journée au travail », analyse-t-il.

Le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Daniel Boyer, croit que le changement de dynamique en est à ses balbutiements, mais que deux exemples récents survenus dans le secteur privé témoignent de l’impact de la rareté de main-d’œuvre.

Il s’agit des grèves dans les usines d’abattage chez Exceldor à Saint-Anselme (poulet) et Olymel à Vallée-Jonction (porc).

Selon le dirigeant syndical, la tournure des évènements aurait pu être différente il y a quelques décennies.

« Dans les deux cas, on parle de travail extrêmement difficile où des rapports de force ont été exercés, dit M. Boyer, en référence aux deux longs débrayages. On parle d’un secteur où on peine à recruter. À une autre époque, avec un taux de chômage plus élevé, les travailleurs auraient peut-être accepté autre chose, sachant que leur place aurait été convoitée. »

Pour recruter des préposés aux bénéficiaires dans le secteur privé, il a fallu bonifier le salaire, a ajouté le dirigeant de la FTQ. Cela fait en sorte que des primes ont été offertes dans le secteur privé, croit-il.

Des limites

Les effets du vieillissement de la population s’observaient sur le marché du travail bien avant la pandémie. Entre 2013 et 2017, la population en âge de travailler (de 15 à 64 ans) a décliné. Après une brève remontée, le bassin a recommencé à se rétrécir et la tendance devrait se poursuivre jusqu’à la fin de la décennie, selon les projections du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO).

« C’est juste un marché de rêve pour les travailleurs, observe l’économiste Pierre-Carl Michaud, de HEC Montréal. C’est peut-être une bonne nouvelle pour des employés de secteurs où les exigences de qualifications sont moindres. Cela pourrait les aider à améliorer leur sort. »

Mais tous les secteurs ne sont pas identiques, prévient l’expert.

Si les représentants des travailleurs peuvent avoir les coudées plus franches dans des secteurs plus « fermés » comme la santé et la construction, le portrait est différent lorsqu’il est possible, pour une entreprise, de se tourner vers l’étranger pour déplacer du travail – particulièrement avec la montée du télétravail – si elle juge certaines demandes déraisonnables.

Un autre exemple : dans le secteur de l’hôtellerie, en dépit d’une pénurie de main-d’œuvre, des syndiqués du milieu ont tenu une journée de grève simultanée à Montréal, Québec et Sherbrooke. Quelque 2000 salariés membres de 26 syndicats de professionnels de l’hôtellerie affiliés à la CSN ont même l’intention de poursuivre les moyens de pression en raison de négociations qui s’étirent pour renouveler les contrats de travail.

M. Michaud rappelle également que l’on ignore toujours quand la page sera définitivement tournée sur la pandémie de COVID-19. L’incertitude demeure « énorme » à l’heure actuelle, et personne n’est à l’abri d’un autre choc économique.

« Ce n’est pas comme si l’on sortait de la Seconde Guerre mondiale et que l’on voit de la croissance pour les 10 prochaines années, dit l’économiste. On a l’impression d’être dans un boom post-pandémique, mais peut-être que dans cinq ans, on va regarder tout cela et se dire que nous étions naïfs. »

L’expert plaide donc pour la « prudence des deux côtés ». D’un côté, l’employeur doit mettre de l’eau dans son vin pour s’assurer que ses employés ne soient pas tentés d’aller voir ailleurs. De l’autre, les représentants des travailleurs devraient s’assurer de présenter des demandes qui permettraient à l’entreprise d’avoir les reins suffisamment solides en cas de nouvelles secousses économiques.

816 000 : la plus récente recension de Statistique Canada dénombrait 816 000 postes vacants au pays en juin. Au Québec, il y avait quelque 219 000 postes à pourvoir, d’après l’agence fédérale.