Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, dénonce les chirurgiens qui recommandent à leurs patients de se faire opérer dans leur clinique privée en prétextant que l'attente pourrait prendre des années au public.

Sara Champagne LA PRESSE

«Certains chirurgiens en orthopédie se gardent de longues listes d'attente afin de diriger leurs patients vers le privé. C'est vrai aussi en chirurgie plastique. On n'a qu'à observer ce qui se passe dans les cliniques privées autour de l'Hôpital du Sacré-Coeur ou Jean-Talon. Le phénomène est facile à expliquer, c'est parce qu'il y a de l'argent à faire. En clair, c'est plus payant pour les chirurgiens d'opérer au privé», a soutenu le ministre, en soulignant que le problème est particulier à la région de Montréal.

La pratique n'est pas illégale, mais le ministre Bolduc estime qu'elle pose un sérieux «problème de déontologie.» Il appelle même le Collège des médecins du Québec à se pencher sur la question.

La semaine dernière, La Presse a révélé que l'attente moyenne pour se faire opérer à la hanche, au genou, à la cataracte, ou pour toute autre chirurgie d'un jour au Québec, est restée inchangée depuis qu'une loi a été adoptée, en 2007, pour garantir l'accès dans un maximum de six mois. Cette attente est en moyenne de 8,4 semaines.

Remboursés par l'État

Sauf que le ministère de la Santé n'est pas en mesure de tenir compte dans ces données des patients qui n'arrivent même pas à obtenir un rendez-vous avec un spécialiste. Ou encore des patients qui, en désespoir de cause de se faire opérer dans le public, paient le gros prix dans le privé, a constaté La Presse.

Dans certains cas, ces actes posés dans le privé sont même remboursés par l'État. Depuis l'adoption de la loi 33 garantissant l'accès aux soins, le gouvernement du Québec a en effet accordé des permis à des cliniques privées afin que des chirurgiens participants au régime de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) puissent procéder à des chirurgies d'un jour.

Le président du Conseil pour la protection des malades au Québec, Paul Brunet, se dit très au fait de cette tendance de plus en plus marquée à diriger vers le privé. Selon lui, on a mis «un loup dans la bergerie» en permettant aux spécialistes de passer du public au privé pour réduire les délais d'attente des chirurgies électives non urgentes.

Stratégie

«Dernièrement, j'ai eu au moins trois appels de patients qui ont raconté que leur chirurgien leur avait dit que ça ne donnait rien d'attendre au public, et d'aller au privé. Les chirurgiens sont de moins en moins gênés de dire à leurs patients qu'ils vont pouvoir les opérer dans leur clinique privée dans un délai de deux semaines. Il y aussi ceux qui disent à leurs patients d'attendre quelques semaines le temps qu'ils soient désengagés du public, et qu'ils vont les opérer», soutient-il.

Le phénomène ne surprend pas non plus le président de l'Association des orthopédistes du Québec, le Dr Louis Bellemare, qui dénonce les effets pervers de la loi garantissant l'accès aux chirurgies électives. Selon lui, les chirurgiens sont pris «en sandwich» à cause des mesures qui garantissent l'accès dans un maximum de six mois.

Ce n'est qu'un début

«Il y a deux goulots d'étranglement, estime le Dr Bellemare. Premièrement, il y a la difficulté pour les patients d'obtenir un rendez-vous avec un chirurgien, et ce même avec une requête du médecin de famille. Ensuite, il y a le chirurgien qui ne dispose pas d'assez de temps en bloc opératoire à cause du manque de personnel en soins. Plusieurs décident donc d'arrêter de prendre de nouvelles admissions dans le public. Je prédis que ce n'est que le début du phénomène, et qu'il y aura de plus en plus de pression vers le privé.»

Le sous-ministre adjoint au ministère de la Santé et responsable de l'organisation des services médicaux et technologiques, le Dr Jean Rodrigue, estime pour sa part que tous les mécanismes sont en place pour offrir les chirurgies d'un jour dans le réseau public. Il croit qu'il n'y a pas de raison pour qu'un patient se tourne vers le privé. Il admet toutefois que l'accès à un premier rendez-vous avec un chirurgien pose souvent problème. À ce sujet, il assure que le Ministère travaille présentement sur des mesures pour accélérer l'admission, notamment en permettant à des infirmières cliniciennes de procéder à des demandes pour des rayons X ou à des examens préparatoires.

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10 000$ et toujours sur la liste d'attente

La spirale entre le public et le privé a commencé pour Louise Bergeron après une chute et un mauvais mouvement de l'épaule. C'était en 2011, il y a plus d'un an.

«Même avec une requête de mon médecin, je n'ai pas réussi à obtenir un rendez-vous avec un orthopédiste.  J'ai essayé en vain à la Cité de la santé de Laval, à Sacré-Coeur, à Jean-Talon, et à l'hôpital Fleury. Découragée de me faire dire que c'était impossible de me donner un rendez-vous à cause des listes d'attente, j'ai décidé de me faire opérer au privé, à l'Institut de chirurgie spécialisée de Montréal.» Près de 10 000$ plus tard, elle a subi une opération au privé pour une rupture complète de la coiffe des rotateurs de son épaule droite. Mais la chirurgie n'a pas fonctionné. Résultat; elle est en invalidité depuis près d'un an, et toujours en attente d'un rendez-vous avec un orthopédiste au public. «Je suis endettée, je n'ai pas les moyens de me faire opérer de nouveau au privé», dit-elle.

Il y a un peu d'espoir pour Mme Bergeron, mais elle devra attendre encore jusqu'au 27 août prochain, date à laquelle elle a finalement obtenu un rendez-vous... à l'hôpital Notre-Dame.   On est donc encore loin de la table d'opération. Entre-temps, la dame a porté plainte au commissaire local aux plaintes et à la qualité des services du CSSS de Laval. Elle attend une réponse.

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La Saskatchewan serre la vis

La province de la Saskatchewan est reconnue pour ses mesures musclées, prises dès 2002, afin de réduire les temps d'attente en chirurgie. Elle a mis en place un registre des patients en attente d'une chirurgie afin d'en assurer le suivi. Et, afin que les chirurgiens ne conservent pas de longues listes d'attente, ils ont l'obligation légale de les dévoiler. Des coordonnateurs en soins chirurgicaux ont aussi été nommés, de même que des responsables régionaux. La province a même créé un site internet dédié aux listes d'attente. Résultat: la province vise maintenant à offrir les chirurgies dans un délai de trois mois et moins.

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CLINIQUES MÉDICALES PRIVÉES

Cinquante et une cliniques médicales privées détiennent un permis du gouvernement pour faire certaines chirurgies au Québec; 21 sont des cliniques où exercent exclusivement des médecins participants à la RAMQ. Les opérations y sont donc remboursées par l'État; 24 de ces cliniques privées sont situées à Montréal.

Coût des chirurgies

Coût des chirurgies remboursées à Montréal, de janvier à septembre 2011 (au public et dans les cliniques médicales spécialisées avec permis)

Orthopédie: 16 895 343 $

Ophtalmologie: 21 613 482 $

En comparaison

Cardiovasculaire: 12 582 928 $

Obstétrique: 17 338 834 $

Gynécologie: 30 516 185 $

Source: RAMQ