Le gouvernement du Québec donne dans «la manipulation» et le «mensonge scientifique» en soutenant que le programme gratuit de procréation assistée s'autofinancera, dénonce le Dr Gaétan Barrette, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec.

Mis à jour le 5 août 2010
Louise Leduc LA PRESSE

C'est dans la controverse que trois traitements de fécondation in vitro commencent à être couverts par la Régie de l'assurance maladie, aujourd'hui.

Si l'Association des couples infertiles du Québec a salué mercredi cette gratuité par communiqué, plusieurs personnes ont très publiquement manifesté leur désaccord jusqu'ici.

Le Dr Gaétan Barrette est le premier à ne pas trouver pertinent le remboursement de ces services: à son avis, il y a d'autres priorités en matière de services de santé. D'autant plus, dit-il, qu'on ne peut parler de problèmes de santé dans la mesure où ce sera aussi gratuit pour les célibataires et les homosexuels, a-t-il dit en entrevue téléphonique.

Cela dit, au-delà du débat de fond, ce qu'il déplore avant tout, c'est la précipitation totale et l'improvisation dans laquelle l'affaire été menée. «C'est le pire dossier que j'ai eu à gérer avec le gouvernement.»

Selon Marie-Ève Bédard, attachée de presse du ministre Yves Bolduc, «la base du programme, outre de permettre aux gens d'avoir des enfants, est de mettre en place les meilleures pratiques possibles et de diminuer le nombre de grossesses multiples».

À l'heure actuelle, ajoute-t-elle, la proportion de jumeaux ou de triplés est de 30% en procréation assistée. Comme la loi précise le nombre maximum d'embryons à implanter, le Ministère espère réduire la proportion de grossesses multiples à 10%. Ainsi, selon Mme Bédard, ce que le gouvernement dépensera en traitements gratuits, il l'économisera en soins médicaux aigus que nécessitaient jusqu'ici les enfants nés, souvent prématurément, de grossesses multiples.

«Quelle opération de marketing et de relations publiques!» s'indigne le Dr Barrette à ce sujet.

Les grossesses multiples ne sont pas dues uniquement à l'implantation de plusieurs embryons; elles sont très souvent causées par la stimulation ovarienne, qui n'est pas plus réglementée qu'avant et qui sera aussi gratuite. Si on ajoute à cette stimulation ovarienne le fait que l'on pourra continuer d'implanter deux embryons aux femmes de 37 ans et plus, et le fait que davantage de femmes recourront à la procréation assistée, il est mathématiquement impossible, dit le Dr Barrette, que l'on réduise le nombre de grossesses multiples.

(À noter aussi que le gouvernement n'interdit pas l'implantation de plus de deux embryons, mais que la chose doit être justifiée par écrit, au cas par cas.)

Il est étonnant, ajoute le Dr Barrette, que le Québec soit aussi généreux alors que le Danemark a reculé là-dessus en juin et a limité la gratuité en raison de coûts trop élevés.

Le ministre Bolduc estime que son programme coûtera 32 millions de dollars la première année et 80 millions de dollars à terme. Toutes les femmes y auront accès, jusqu'à la ménopause.

Pas d'attente particulière

Étonnamment, alors que des médecins et le ministère de la Santé évoquent un débordement et des listes d'attente, une petite tournée des cliniques a démontré le contraire. À la clinique Ovo, il aurait été possible d'avoir un rendez-vous au mois d'octobre. Au Centre de fertilité de Montréal, le 20 août. À Procréa, on pouvait obtenir un rendez-vous en quelques jours, alors qu'à l'hôpital Royal Victoria, l'attente est de deux mois. Bref, ces derniers jours, il était autrement plus facile d'obtenir un rendez-vous en fertilité que d'en décrocher un avec un médecin de famille.

Après avoir parlé, mardi, à CBC, de la difficulté de répondre à la demande, François Bissonnette, directeur médical de la clinique Ovo, a assuré à La Presse, mercredi, que sa clinique a doublé son offre et qu'elle est prête «à livrer la marchandise». Là où il y a problème, par contre, c'est au chapitre de la facturation puisque la Régie de l'assurance maladie n'a pas encore précisé combien les médecins seront payés. «On parle de gros sous que je ne peux pas assumer si je ne suis pas payé», a dit le Dr Bissonnette.

Au Centre de reproduction McGill, le message d'accueil téléphonique dit qu'on est «en communication avec le gouvernement afin de déterminer la meilleure façon de gérer la liste d'attente et de gérer les priorités».

Marie-Ève Bédard, du ministère de la Santé, dit qu'il s'agit d'une erreur puisqu'il reviendra à chaque clinique de gérer ses priorités et que le gouvernement ne s'en mêlera absolument pas.

Selon le Dr Hananel Holzer, médecin en fertilité à ce centre, le message sera changé parce que, de toute façon, il n'y a pas de liste d'attente particulière pour l'instant. Comme le Dr Bissonnette, le Dr Holzer est «insatisfait» du fait que le ministère de la Santé n'ait pas encore réglé la question de la facturation.