Au début du mois de juillet, 40 000 membres des Alcooliques anonymes célébreront les 75 ans de leur organisme à San Antonio, au Texas. L'anniversaire tombe officiellement le 10 juin, jour où le fondateur, Bob Smith, un médecin, s'est juré de ne plus jamais boire.

Mathieu Perreault LA PRESSE

«On célèbre l'anniversaire tous les cinq ans par un congrès», explique Robert, ancien dirigeant de l'organisme pour la région de Montréal, qui est abstinent depuis 25 ans. «C'est l'occasion de faire des réunions dans plusieurs langues. Près d'une centaine de pays seront représentés. Les cérémonies seront même diffusées par internet.» Le dernier congrès, en 2005, a eu lieu à Toronto.

 

Selon une psychologue américaine, la combinaison de l'anonymat, de la gratuité et de l'uniformité est ce qui explique le succès des AA, qui comptent 2 millions de membres dans le monde, dont 94 000 au Canada. «Le secret médical a toujours été au coeur des traitements médicaux», explique Alexandre Laudet, directrice du centre de recherche sur la rémission de l'Institut de recherche, d'éducation et de formation sur les dépendances à Pittsburgh, qui a publié plusieurs études sur les AA. «Mais tout le monde n'a pas nécessairement les moyens de se payer un traitement de sevrage, surtout quand il faut un suivi à long terme. Et ce suivi à long terme est favorisé par des réunions fréquentes et identiques dans la plupart des grandes villes. C'est un peu le même principe que la messe: on retrouve la même communauté partout où on va.»

Le mouvement tire ses racines dans le renouveau évangélique américain et dans un mouvement chrétien élitiste européen des années 20 et 30, le groupe d'Oxford. «Mais aujourd'hui, il n'y a pas de référence à une religion en particulier, dit Mme Laudet. La spiritualité irrite plusieurs personnes qui ne sont pas membres ou qui ont essayé de l'être sans y trouver leur compte, mais c'est vraiment un déisme général, la croyance en un être suprême.»

Les études médicales sur l'efficacité de cette approche ne sont pas unanimes. Certaines ont montré que le taux de persévérance des membres est très faible, parfois seulement 5%, alors que d'autres ont décelé des effets positifs même pour une courte fréquentation, notamment chez les adolescents. «Il est difficile de recruter une cohorte dans une clientèle anonyme», note Mme Laudet.

Les critiques des universitaires sont parfois sévères. Un psychologue britannique a publié en 2000 Resisting the 12 Steps Coercion, en référence au programme en 12 étapes des AA. Et un sociologue de l'UQAM, Amnon Jacob Suissa, a publié l'an dernier Le monde des AA, dans lequel il critique l'acceptation aveugle de l'approche AA, notamment par le monde judiciaire. M. Suissa estime en outre que la médicalisation de l'alcoolisme déresponsabilise les patients.

«Nous ne sommes pas médecins, réplique Robert, des AA. Nous proposons simplement une approche qui fonctionne pour certaines personnes. Pour ce qui est du monde judiciaire, nous ne demandons rien à personne. Ce sont les juges qui envoient les accusés assister aux réunions des AA.»

Le problème, selon Mme Laudet, est que l'approche AA est généralement la seule à laquelle on ait accès. «Mais certains États commencent à interdire que l'on dirige les gens vers les AA, pour respecter la séparation entre l'Église et l'État. Un détenu dans l'État de New York a réussi, pour cette raison, à faire casser un jugement qui l'obligeait à fréquenter les AA.»

De leur côté, les AA se concentrent sur leur 75e anniversaire, dont la date exacte n'est pas claire. Selon les calculs d'un historien américain membre des AA, Mitchell K., le fondateur, le Dr Bob, aurait pris son dernier verre le 17 juin, parce que le congrès de l'Association médicale américaine où le Dr Bob est allé avant de prendre sa dernière cuite en 1935 s'est déroulé plus tard que dans la version officielle des AA.

 

AA et NA

(Caractéristiques des membres des Alcooliques anonymes et de Narcotiques anonymes aux États-Unis)

AA NA

Âge moyen: 48 ans 39 ans

Hommes: 65% 55%

Retraités: 14% 3%

Chômeurs: 12% 7%

SOURCE: Recent Development in Alcoholism, 2008