Le 24 mars 1999. Dans le tunnel creusé dans le roc du Mont-Blanc qui relie la France à l'Italie, un camion chargé de matières inflammables prend feu. Plusieurs dizaines de camions sont pris au piège. Trente-neuf personnes sont mortes. À cause de la chaleur intense dégagée par l'incendie, les corps sont, pour la plupart, complètement carbonisés. Comment identifier les victimes? Avec leurs dents.

Katia Gagnon LA PRESSE

Les spécialistes de l'identification odontologique qui ont participé à ce travail s'en souviennent comme l'un des plus difficiles de leur carrière. «À cause de l'état des corps. C'était un exemple de carbonisation extrême. C'était apocalyptique», souligne le docteur Claude Laborier, précurseur en la matière, qui oeuvre en France depuis 25 ans. Le dentiste était de passage à Montréal hier dans le cadre des Journées dentaires internationales. Avec quatre collègues, il a partagé avec un auditoire attentif les détails de son métier... particulier.

 

Le docteur Laborier et ses collègues ont couvert plusieurs des catastrophes les plus médiatisées des dernières décennies. Le massacre de l'Ordre du temple solaire. Le tsunami en Thaïlande. Le séisme en Haïti. Et, bien sûr, cet incendie funeste dans le tunnel du Mont-Blanc.

Lors de ce dernier événement, le casse-tête était total. Les policiers avaient recueilli les débris des dépouilles des camionneurs dans des boîtes, soigneusement étiquetées. Patiemment, les médecins ont reconstitué les mâchoires, qu'on a «assemblées» avec de la colle et de la cire. «Une analyse extrêmement difficile», souligne-t-il.

Mais les résultats sont impressionnants. Grâce à la comparaison entre les mâchoires reconstituées et les radiographies de cabinets de dentistes, on a pu identifier formellement 31 victimes sur 39. Tous les travaux dentaires sont en effet facilement identifiables. Les plombages, les ponts, les prothèses. On dresse un «odontogramme» de la mâchoire du cadavre, qu'un ordinateur compare aux radios prises avant le décès.

Les dents, qui sont pratiquement indestructibles, peuvent révéler beaucoup de choses. Elles permettent de déterminer avec beaucoup de précision l'âge d'un enfant, le sexe ou la classe sociale d'un mort. «Quelqu'un qui a 25 plombages en bouche, il a des chances d'être plutôt au bas de l'échelle sociale», souligne le docteur Christophe Rallon, qui exerce le même métier.

Aussi, les mâchoires permettent parfois de tirer des conclusions capitales pour une enquête. Exemple: le massacre de l'Ordre du temple solaire (OTS) en 1994.

«Il fallait identifier les victimes, mais aussi savoir si c'était vraiment un suicide. S'ils étaient volontaires, quoi!» explique le docteur Rallon. Or, sur certaines mâchoires, on retrouvait des traces de coups violents. «On pouvait donc présumer que cette personne-là n'était pas complètement volontaire.»

Lors du massacre de l'OTS, les spécialistes de l'identification odontologique ont pour la première fois été intégrés dans l'équipe pluridisciplinaire qui a identifié les cadavres. L'ensemble des victimes a été identifié grâce à l'odontologie. En 2002, la France a créé une Unité d'identification odontologique, avec des médecins et des dentistes prêts à partir un peu partout dans le monde à quelques heures d'avis. L'unité est aujourd'hui intégrée à la Gendarmerie nationale.