Les poubelles de monsieur et madame Tout-le-Monde recèlent des trésors. Grâce à elles, il est désormais possible de fabriquer du carburant à partir d'un procédé de gazéification: l'éthanol cellulosique. L'entreprise montréalaise Enerkem travaille dans ce sens depuis 10 ans. Pour cet exploit visionnaire et la réalisation d'une entreprise verte qui génère de l'espoir pour l'avenir, La Presse et Radio-Canada nomment Vincent Chornet, président et cofondateur de la société, Personnalité de la semaine.

Mis à jour le 11 avr. 2011
Anne Richer LA PRESSE

Enerkem figure maintenant au 42e rang du palmarès des 50 entreprises les plus innovatrices de la planète du magazine américain Fast Company, entre Cisco, géant des équipements de télécommunications, et la multinationale Samsung. L'entreprise a été fondée en 2000 par l'ingénieur chimiste et professeur à l'Université de Sherbrooke Esteban Chornet et son fils Vincent, administrateur, qui en assure la croissance phénoménale actuelle.

L'entreprise fait flèche de tout bois, si on peut s'exprimer ainsi. En recueillant nos vieilles chaussures, nos meubles bancals, le plastique non recyclable, les copeaux de bois, etc., qui constituent la matière première de la fabrication de l'éthanol, la société redonne à notre Terre, dont le sous-sol envahi d'ordures et le ciel obscurci par la pollution, un air de fraîcheur. Quelqu'un veille au grain. À vrai dire, il s'agit d'une équipe d'une centaine d'hommes et de femmes qui partagent la même philosophie, sous une direction éclairée: la vision globale d'un meilleur avenir.

Gaz à effet de serre

Il faut impérativement trouver des solutions au problème des gaz à effet de serre. Le monde est en quête de carburants non polluants. On doit trouver une solution de remplacement au pétrole qui s'épuise. «Les forces actuelles s'alignent et convergent. La raison pour laquelle Enerkem est à la fois pionnier et chef de file est qu'on a compris le monde dans lequel on vit aujourd'hui, explique Vincent Chornet. Et on a fait mentir ceux qui ne voyaient pas comment une entreprise verte pouvait être rentable.» Sa société, qui est assurée d'un énorme capital-risque chez nous, a séduit les Américains qui n'ont pas hésité à mettre d'autres millions dans la cagnotte. «Ils reconnaissent leur faiblesse en matière de nouveaux carburants et cherchent à reprendre le terrain perdu.» Le Mississippi a mandaté l'entreprise pour construire une usine de biocarburants. D'autres demandes suivent.

C'est sans compter le Québec qui ne voudra pas être à la remorque bien longtemps.

Idée de génie

C'est un peu surréaliste d'imaginer nos déchets, particulièrement ceux que nous nommons «ultimes» parce qu'il n'y a plus rien à faire, la vieille paire de chaussures, le bois pourri, le tapis usé, puissent se retrouver un jour en carburant propre dans le réservoir de notre auto!

Mais un changement profond est dans l'air du temps. On réclame de plus en plus Enerkem dans les villes, Edmonton notamment, et les municipalités. «Les enfouissements urbains coûtent une fortune aux contribuables, sans compter les dommages causés à l'environnement.» Avec cette technologie émergente, il est possible d'obtenir plus de 360 litres de carburant par tonne de matières premières! Et à ce propos, on doit rappeler qu'il y a du précieux carbone dans les déchets. «Il faut le valoriser, on ne doit pas l'abandonner», soutient M. Chornet. Quant aux déchets eux-mêmes, on ne risque pas d'en manquer! Mais pourquoi tout ce temps perdu à négliger le carbone? «Par ignorance sans doute et aussi parce que la technologie n'était pas encore prête à le recycler.»

Étincelle

Esteban Chornet connaissait très bien la faisabilité du projet. Il a toujours rêvé de mettre sur pied son entreprise. Tout a commencé à Sherbrooke par une usine pilote. Ensuite à Westbury, dans les Cantons-de-l'Est, usine qui s'est spécialisée dans le recyclage des vieux poteaux de téléphone.

«Mon père a été l'étincelle de la mission. J'ai toujours admiré ce grand chercheur, ce savant. Quant à moi, je voyais poindre un univers scientifique à la portée de l'Homme.» Le père géant a donc apporté à l'entreprise sa science d'éminent chercheur sur la biomasse, l'énergie et l'environnement. Vincent, qui, paradoxalement, n'est pas ingénieur contrairement aux autres membres de la famille, a choisi plutôt le commerce et les finances par des études à HEC Montréal. «On est complémentaires, dit-il. J'ai toujours senti en moi la fibre entrepreneuriale.»

Pour leurs débuts, comme dans toute entreprise, Vincent et son père ont dû faire preuve de foi et de ténacité. Il leur fallait convaincre, assurer l'efficacité et donner pleine confiance aux clients potentiels. Aujourd'hui, Esteban Chornet, bien que dans un semblant de retraite, continue à inspirer l'entreprise.

Sous l'influence de leurs parents, les enfants de Vincent Chornet ont fait du compostage avant la lettre. «Peut-être avons-nous, dit-il en souriant, de la biomasse dans notre ADN.» Maintenant père d'Amélie, 9 ans, et Michelle, 7 ans, l'entrepreneur qui aura 38 ans dans quelques mois souhaite qu'elles vivent dans un monde propre, sans contraintes.