Le promoteur voulait acheter leurs bâtiments. Ils ont refusé. Aujourd'hui, ils sont menacés d'expropriation. Derniers Mohicans du Red Light, Gaby Haddad et Johnny Zomboulakis expliquent pourquoi ils ne veulent pas partir...

Publié le 16 mai 2009
Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

«Ça fait 25 ans que j'attends la revitalisation du boulevard Saint-Laurent. Pourquoi est-ce que je partirais quand ça commence à devenir intéressant?»

Johnny Zomboulakis, propriétaire du Café Cléopâtre, persiste et signe: pas question pour lui de vendre l'immeuble qu'il occupe depuis 1976. La Société de développement Angus, qui mène le projet du Quadrilatère Saint-Laurent, lui a fait des propositions en ce sens. Mais en acceptant, il aurait sonné le glas de son commerce. «Il aurait fallu une offre aussi folle que l'idée de partir», dit-il.

Même chose pour Gaby Haddad, dont la famille est propriétaire depuis un demi-siècle de l'immeuble situé au 1186, boulevard Saint-Laurent (épicerie Importations Main). Selon lui, les offres d'Angus sont loin de correspondre à la valeur en hausse du terrain. «On est loués à 100%. C'est une bonne source de revenus. Le lot est convoité. On n'est pas pressés de vendre. Surtout si la Main doit redevenir prospère.»

Avec les propriétaires des édifices abritant le Montréal Pool Room et le Club Opéra, Johnny Zomboulakis et Gaby Haddad sont les derniers Mohicans qui résistent encore au projet de la Société de développement Angus. À eux quatre, ils possèdent presque 50% de ce qui est appelé à devenir le Quadrilatère Saint-Laurent. Autant dire un bon morceau.

Évidemment, leur obstination ne fait pas l'affaire du promoteur qui a multiplié les pressions pour arriver à ses fins. «La première fois qu'on s'est rencontrés, ils m'ont dit que si on ne vendait pas, la Ville allait nous exproprier. La rencontre a duré cinq minutes», raconte M. Haddad. «Un matin, ils ont carrément placardé ma porte avec du bois.», ajoute M Zomboulakis, encore insulté. «Rendu là, c'est grave.»

Cow-boys, les gens d'Angus? Christian Yaccarani, le promoteur responsable du projet, s'en défend. «Lors de l'assemblée d'information publique que nous avons tenue le 14 avril dernier, ils ne sont malheureusement pas venus défendre leur point de vue. J'ai discuté avec eux et je leur ai dit que je préférais une entente de gré à gré. Je leur ai parlé d'expropriation parce que les discussions ne peuvent durer indéfiniment.»

Faute d'une entente «à l'amiable», la Ville a finalement repris le dossier. Le 28 avril dernier, le conseil municipal a autorisé la démolition de tous les bâtiments du boulevard Saint-Laurent situés du côté ouest entre la rue Sainte-Catherine et le Monument-National, incluant ceux qui ne sont toujours pas vendus. À moins d'une recommandation contraire de l'Office de consultation publique, et en admettant que celle-ci soit acceptée par les élus, cela signifie que les Mohicans seront expropriés avant longtemps pour permettre la mise en chantier du Quadrilatère Saint-Laurent.

Cela n'est pas sans inquiéter M. Zomboulakis, qui devra céder son commerce et une bonne partie de sa vie.

«J'ai passé 33 ans ici. J'ai commencé comme serveur et j'ai réalisé mon rêve en devenant propriétaire de club. La Ville, qui est supposée nous protéger, veut me déloger contre mon gré. Depuis quand faut-il tuer le plus vieux pour que le plus jeune puisse grandir? Ce n'est pas comme ça qu'on fait l'Histoire.»

- Avec la collaboration de Mario Cloutier