La Commission des champs de bataille nationaux a battu en retraite. L'organisme fédéral a annoncé hier qu'il renonçait à organiser une reconstitution de la fameuse bataille qui avait opposé Wolfe et Montcalm, sur les plaines d'Abraham, pour marquer son 250e anniversaire.

Mis à jour le 18 févr. 2009
Denis Lessard LA PRESSE

Bien des groupes souverainistes avaient promis de faire du grabuge en marge des événements, et «on ne voulait pas organiser une bataille au poivre de Cayenne», a laissé tomber hier le président de la Commission, André Juneau, plongé depuis des semaines dans la controverse.

 

En pensant organiser une reconstitution de la bataille de septembre 1759 et même un bal masqué pour commémorer l'événement, la Commission a sous-estimé la «sensibilité» qu'éprouvait encore la population québécoise face à la Conquête, a-t-il reconnu. «Ce débat très émotif nous a permis de mieux saisir les sensibilités de la population à l'égard de ces rappels historiques», observe-t-il.

Surtout, les risques pour la sécurité, qui étaient devenus évidents selon M. Juneau, ont convaincu les organisateurs. «Les déclarations publiées par les médias ont rapidement pris une tournure politique, avant de carrément tourner au vinaigre, dans une cacophonie de procès d'intention et de menaces à peine voilées», a-t-il soutenu.

Selon Stéphane Tremblay, du Corps historique du Québec, le regroupement des amis de l'histoire qui souhaitaient participer à la reconstitution de la bataille, «on ne peut en toute conscience exposer nos membres aux dangers évoqués publiquement. On trouve scabreux que la menace de violence ait été utilisée pour faire avorter ce projet. La possibilité qu'il y ait de la casse, et même qu'on mette le feu aux campements, ne pouvait être tolérée par les organisateurs».

«On ne pouvait garantir la sécurité des familles et des enfants qui auraient participé à l'événement», a résumé M. Juneau. Au cours des dernières semaines, plusieurs ténors souverainistes avaient promis de perturber les événements organisés par la Commission l'été prochain. Le plus véhément, le cinéaste Pierre Falardeau, avait monté le ton après que le maire de Québec, Régis Labeaume, eut invité tout le monde au calme.

«On va leur en faire une célébration, on va en organiser une. Tu vas voir qu'il y en a qui vont se faire brasser le cul. Les touristes à Québec, j'en ai rien à crisser», avait déclaré le cinéaste.

De l'avis d'André Juneau, il n'y avait rien de «festif» dans ce rappel des batailles des Plaines et de Sainte-Foy. «On a un devoir de mémoire, mais aussi un devoir de sécurité», résume-t-il.

La reconstitution de la bataille, de même que le «bal masqué» qui devait rappeler l'opulence de la vie dans la colonie française, sont donc annulés. En revanche, la Commission maintient quelques éléments de son programme initial: des fouilles archéologiques, des publications, une journée sur l'impact de la guerre de Sept ans et une exposition sur Québec en état de siège.

À la sortie de la conférence de presse, en présence d'une quinzaine de manifestants, des ténors du mouvement souverainiste criaient victoire, satisfaits de voir la Commission des champs de bataille nationaux battre en retraite.

Réajuster le tir

Le Mouvement Impératif français et la Société Saint-Jean-Baptiste ont tout de même décidé de maintenir la manifestation prévue samedi prochain devant le Parlement fédéral. Pour leurs porte-parole, Jean-Paul Perreault et Mario Beaulieu, il était inconcevable que les Québécois participent à souligner une défaite militaire qui a asservi la majorité francophone du Québec.

«S'il voulait faire un geste élégant, Ottawa retournerait à Québec la propriété des plaines d'Abraham», a lancé M. Perreault, soulignant le précédent de l'île Sainte-Hélène.

Avec cet acquis, les adversaires du projet de reconstitution devront réajuster le tir. «Pour nous, à partir du moment où on nous enlève la formidable scène de la reconstitution, il faut corriger le tir, corriger le discours», a précisé Patrick Bourgeois, éditeur du Québécois et leader du Réseau de résistance du Québec.

Le site internet du Québécois avait présenté une pétition contre cette reconstitution. En trois jours, 4500 personnes avaient signé, rappelle M. Bourgeois. Bien sûr, il y a eu plusieurs sorties excessives, des appels à la violence, convient-il.

«On est en situation de conflit national, on fait avancer notre position indépendantiste. On s'est fait du capital politique avec ça. Ceux qui ont perdu leur «Carnaval» devront trouver d'autres façons de commémorer le passé que de faire des trucs festifs», a déclaré M. Bourgeois, se disant «satisfait que la commission ait laissé tomber le principal irritant, la reconstitution».

Il reconnaît que sa pétition en ligne «contenait des appels à la violence. Pas à cause de nous. On ne peut contrôler tout le monde, je ne veux pas qu'on mette l'accent sur des excités indépendantistes qui iraient sur les Plaines faire capoter le Carnaval. J'ai reçu aussi des menaces de mort», a-t-il soutenu.

La députée bloquiste de Québec, Christiane Gagnon, estime aussi «qu'on ne peut cautionner des propos qui appellent à la violence». Mais toute cette opération menée par la Commission des champs de bataille était «divisive» et on a été bien avisé de tout annuler.

De passage à Montréal, le ministre du Patrimoine canadien, James Moore, a souligné qu'il s'agissait d'une décision de la Commission des champs de bataille et non la sienne. Il croit tout de même qu'il faut organiser un événement «respectueux et éducatif» pour commémorer «cette partie importante de notre histoire».

«Je suis déçu de voir que les éléments les plus extrêmes du mouvement séparatiste aient proféré des menaces de violence et que le Bloc québécois ait fait de la petite politique avec ça, a déclaré M. Moore. Cela nuit à la ville de Québec, que j'aime beaucoup, et à sa réputation internationale.»

Le nouveau chef du Parti libéral du Canada, Michael Ignatieff, se trouvait à Québec pour rencontrer le maire Régis Labeaume, qui s'est dit «très étonné des accès de violence».

Pour M. Ignatieff, il n'y avait aucun mal à commémorer la bataille des plaines d'Abraham, pourvu que ce soit «digne, sobre et respectueux». La Commission avait «tout le respect pour le contexte historique».

«Aux États-Unis, ils refont les batailles de la guerre civile, beaucoup plus tragiques, beaucoup plus meurtrières que celle que nous avons connue sur les plaines d'Abraham. Et ils agissent d'une façon respectueuse», a-t-il expliqué à l'issue de sa rencontre avec M. Labeaume, quelques minutes avant que la Commission n'annonce l'annulation de la reconstitution. «Ce n'est pas à moi de dire s'il faut refaire la bataille. Ce n'est pas mon jeu. Je ne suis ni pour ni contre», a-t-il affirmé.

M. Ignatieff a dit ne pas avoir envie de «faire la fête» car la bataille des Plaines fut «un moment de défaite, une tragédie pour la colonie française à l'époque».

Pour Françoise David, de Québec solidaire, «il était inconcevable de tenir ces événements qui avaient toutes les allures d'une célébration. Il n'y a pourtant rien à célébrer dans une conquête coloniale! Pour qu'une telle erreur de jugement ne se reproduise plus, nous appuyons la suggestion faite par certains de rapatrier la juridiction des plaines d'Abraham au Québec».

Avec La Collaboration De Tommy Chouinard Et De Mario Cloutier