Dans le Grand Nord québécois, un jeune sur trois a fait l'objet d'un signalement à la DPJ dans la dernière année.

Mis à jour le 14 déc. 2009
Agnès Gruda LA PRESSE

Près d'un enfant inuit sur trois a fait l'objet d'un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse au cours de la dernière année. La moitié de ces enfants sont âgés de moins de 5 ans. Et une forte proportion de cas rapportés concerne des situations de négligence grave.

«C'est énorme», constate un responsable de la DPJ au Nunavik, André Lebon. D'autant plus que la situation est loin de s'améliorer: en 2009-2010, le nombre de cas d'enfants en détresse dans le Grand Nord québécois est déjà supérieur à ce qu'il était à la même période, l'an dernier.

Il y a six mois, les services sociaux du Grand Nord étaient en pleine crise. Confrontés à une tâche extrêmement lourde, à une pénurie de personnel et à des ressources faméliques, des intervenants sociaux avaient lancé un appel à l'aide à Québec. «C'est un cri de désespoir», avait alors plaidé André Lebon, dans une entrevue avec La Presse.

Cet appel a eu des suites. En août, Québec a annoncé un projet pilote visant à régler les problèmes de recrutement en améliorant les conditions de travail à la DPJ du Grand Nord. Prime de 12%, formation éclair pour les nouveaux employés, mentorat pour le personnel inuit, échanges de postes entre le Sud et le Nord: toutes ces mesures ont permis de combler plusieurs postes vacants et de résorber les délais. Bref, de faire un grand ménage administratif.

Mais ce ménage a aussi permis à la DPJ de dresser un portrait de la situation des enfants dans les 14 villages du Nunavik. Et l'image qui en ressort est accablante.

> Dans l'ensemble du Québec, 5% des jeunes de 17 ans et moins font l'objet d'un signalement à la DPJ. Au Nunavik, c'est 30%.

> À l'échelle provinciale, moins de la moitié de ces signalements sont retenus. Au Nunavik, la DPJ en retient trois sur quatre.

> Parmi les signalements retenus dans l'ensemble du Québec, 7,6% ont trait à des agressions sexuelles. Au Nunavik, c'est 16%.

> Même écart en ce qui a trait à l'âge des enfants dont le cas est porté à l'attention de la protection de la jeunesse: dans l'ensemble du Québec, 21% de ces enfants ont 5 ans ou moins. Au Nunavik, c'est un enfant sur deux.

«On parle ici de cas de négligence grave, d'enfants qui risquent de se retrouver en famille d'accueil», souligne André Lebon, qui a compilé ces statistiques inédites.

Ce dernier a aussi constaté que le nombre de signalements a grimpé en flèche depuis trois ans. Dans les villages de la baie d'Hudson, il a augmenté de 110%. Du côté de la baie d'Ungava, on constate une hausse de 57%.

Cette hausse s'explique en partie par la réorganisation elle-même, qui a permis de mieux détecter les enfants négligés. Mais ces chiffres cachent une autre réalité, plus difficile à quantifier: les cas portés à l'attention de la DPJ sont de plus en plus lourds.

«Aujourd'hui, des femmes souffrant du syndrome d'alcoolisme foetal deviennent mères à leur tour. Cela crée un cocktail très lourd de problèmes de santé mentale, de consommation et de réactions post-traumatiques », dit André Lebon. Parmi les cas les plus poignants rapportés au cours de la dernière année, on signale celui d'un jeune de 12 ans qui a agressé sexuellement une fillette de 7 ans. Ou encore celui d'un ado de 15 ans qui violait régulièrement sa propre mère.

«Nous avons de meilleures données statistiques, mais ces données tracent un portrait extrêmement sombre», constate André Lebon. Avant d'ajouter: «Maintenant que nous sommes mieux organisés, nous devons nous attaquer au fond du problème.»

Et maintenant?

En réorganisant ses services dans le Grand Nord, la DPJ réussit à mieux répondre aux exigences de la Loi sur la protection de la jeunesse. Mais la situation demeure fragile: «Il suffirait de quatre démissions et tous nos services seraient remis en question», constate Johane Paquette, directrice de la planification et de la programmation à la Régie régionale de la santé, à Kuujjuaq.

Et puis, les résultats des efforts des six derniers mois restent inégaux. Les 39 postes de la DPJ de la baie d'Ungava sont pourvus, mais ce n'est pas le cas dans les villages de la baie d'Hudson. Et la DPJ demeure incapable de recruter des employés inuits, qui se placent en position extrêmement délicate quand vient le temps d'intervenir auprès de leurs proches ou amis.

Le filet social reste d'ailleurs ultra-fragile à l'extérieur de la DPJ. Le projet pilote instauré par Québec ne touche pas les employés des CLSC, par exemple. «Déjà, il n'y a plus un seul psychologue pour adultes dans tout le Nunavik», déplore la représentante syndicale Michelle Audy, selon qui plusieurs services sociaux et médicaux sont au bord de la rupture de service.À la DPJ du Nunavik, on convient que le simple maintien des services minimaux ne règle rien. Ce qui manque, ce sont des ressources supplémentaires, adaptées aux besoins abyssaux du Grand Nord.

«Il nous faut davantage de programmes de prévention, plus de programmes de suivi de grossesse ; autrement, c'est un gouffre sans fond», énumère André Lebon.

Les villages du Nord ont aussi un urgent besoin de centres de dépannage où les jeunes pourraient aller «quand les enfants sont dehors, parce que chez eux, c'est l'enfer», précise M. Lebon.

Les Inuits se mobilisent

Mais les réponses aux problèmes du Grand Nord ne peuvent pas venir uniquement du Sud, affirment les responsables de la protection de la jeunesse au Nunavik. Les leaders inuits en conviennent. Mais en même temps, ils déplorent le recours trop fréquent au placement en famille d'accueil, qu'ils associent à «la loi des Blancs».

Réunis à Montréal pour une rencontre de deux jours, au début du mois, des leaders du Nunavik se sont engagés à travailler à «reconstruire les familles et à trouver des solutions propres au Nunavik» pour répondre aux besoins des enfants.

Les leaders inuits marchent sur une corde raide. Tout en reconnaissant que la situation de nombreux enfants est tragique, ils acceptent mal que ceux-ci soient retirés de leur famille et cherchent donc d'autres solutions.

«Nos leaders sont préoccupés par la situation des enfants et ils comprennent qu'il y a une loi pour les protéger, mais ils pensent qu'il y a d'autres façons de procéder», explique Minnie Grey, responsable du comité de partenariat entre le gouvernement régional Makivik et la DPJ. Ce comité avait été mis sur pied après que la Commission de la protection de la jeunesse eut lancé un premier cri d'alarme sur la situation des enfants du Nunavik, au printemps 2007.

Dans un premier geste pour venir au secours des enfants du Grand Nord, les leaders inuits ont décidé de lancer une campagne massive de sensibilisation à la radio régionale - principal moyen d'information au Nunavik.

Le dialogue entre la DPJ et les leaders inuits se poursuit aujourd'hui, à l'occasion d'une rencontre de deux jours à Montréal.