Abandonner ses trois enfants ou rester cloîtrée avec eux? C'est l'insoutenable dilemme de Nathalie Morin, Québécoise séquestrée en Arabie Saoudite depuis trois ans. Le Canada fait-il tout ce qu'il peut pour l'aider? Dans la foulée d'un reportage présenté ce soir à Radio-Canada, La Presse fait le point sur cette situation poignante.

Mis à jour le 29 oct. 2009
Agnès Gruda LA PRESSE

Quel prix doit-on payer pour la liberté d'une jeune femme séquestrée à l'autre bout du monde, et qui ne rêve que d'une chose: rentrer chez elle avec ses trois enfants?

 

Saeed Al-Shahrani a présenté son «estimation» le mois dernier au personnel de l'ambassade canadienne en Arabie Saoudite. Et il s'agit de 300 000$US. Si le Canada lui paie cette somme, le Saoudien permettrait à sa conjointe, la Québécoise Nathalie Morin, de retourner au Canada. Il a aussi promis de lui céder la garde légale de leurs trois enfants.

Le Canada n'a aucune intention de céder à sa requête. Les autorités consulaires ont vérifié si celle-ci pouvait être considérée comme une demande de rançon. Leur réponse est non. Comme le remboursement de la dot est légal en cas de divorce en Arabie Saoudite, «il ne s'agit pas d'une situation de prise d'otage», conclut une responsable consulaire dans un courriel envoyé à Johanne Durocher, la mère de Nathalie.

L'histoire de Nathalie Morin est donc une «question familiale du domaine privé» et Ottawa n'a pas à se mêler de ses affaires de divorce et de garde d'enfants, aux yeux des autorités consulaires.

Pour Johanne Durocher, cette analyse est d'autant plus aberrante que sa fille n'a jamais légalement épousé Saeed Al-Shahrani. Le document saoudien qui confirme l'état matrimonial du couple est une «confirmation» d'un mariage qui aurait été conclu au Québec. Mais qui, dans les faits, n'a jamais eu lieu.

La demande de 300 000$ ne peut donc pas être considérée comme une démarche habituelle dans un divorce à la saoudienne et Ottawa ne doit pas la traiter comme telle, plaide-t-elle.

L'interprétation du Canada «n'a aucun bon sens», renchérit la députée bloquiste Francine Lalonde, qui suit ce dossier depuis longtemps. «Ça me révolte, la réaction de l'ambassade dénote une incompréhension totale de l'enfer que vit Nathalie.»

Voilà le dernier rebondissement dans un feuilleton dont la principale protagoniste est une Québécoise de 25 ans, séquestrée jour et nuit dans un appartement de la ville saoudienne de Dammam. Et entièrement dépendante d'un conjoint qui lui fournit la nourriture, ne lui permet jamais de sortir seule, la frappe à l'occasion. Un homme qui veut maintenant monnayer son départ.

 

«Je suis coupable»

«Je suis coupable, c'est mon erreur, je le sais que je suis coupable. Mais tout le monde a droit à une deuxième chance.»

C'est sur cette scène filmée par Johanne Durocher, qui a rendu visite à sa fille en juillet, que s'ouvre le reportage diffusé ce soir à l'émission Enquête, à Radio-Canada.

Un reportage dans lequel on sent toute l'impuissance d'une femme confrontée à un dilemme cruel: abandonner ses trois enfants, ou rester cloîtrée avec eux.

Au printemps dernier, la mère de Nathalie Morin avait envisagé de poursuivre Ottawa pour avoir négligé de venir en aide à sa fille. Des documents obtenus par Radio-Canada grâce à la Loi sur l'accès à l'information révèlent pourtant que le dossier de Nathalie Morin est l'un des plus actifs au ministère canadien des Affaires étrangères.

Les agents consulaires de Riyad ont eu des dizaines d'échanges de courriels et d'appels téléphoniques avec Nathalie Morin et sa mère. Le dossier a fait l'objet d'une douzaine de rencontres avec de hauts fonctionnaires saoudiens. Il y a quelques jours, le ministre des Affaires étrangères Lawrence Cannon en a parlé avec son homologue saoudien, à Riyad. Une rencontre qui n'a pas changé sa position: Nathalie Morin doit régler son problème en faisant appel aux lois saoudiennes.

Doit-on en conclure qu'Ottawa fait tout son possible pour venir en aide à Nathalie Morin? Pas nécessairement, nuance son avocat Julius Grey: maintenant que l'on sait que le gouvernement a tenté de l'aider, encore faut-il vérifier s'il n'a pas commis d'omission majeure. Mais cet examen va prendre du temps.

Amour en dents de scie

Le reportage d'Enquête retrace l'histoire de la jeune femme depuis le jour où elle fait la connaissance de Saeed, à l'âge de 17 ans, dans une pizzeria de Montréal. Trois semaines plus tard, Nathalie tombe enceinte. Le couple doit s'épouser, mais le jour J, elle ne se présente pas à la mosquée. C'est une histoire d'amour en dents de scie, qui se complique quand Saeed est expulsé du Canada, après avoir été mêlé à une agression armée.

Le jeune homme se lance alors à la reconquête de Nathalie. Il lui promet l'amour sur les plages ensoleillées de son pays. Nathalie se convertit à l'islam et fait quelques allers-retours en Arabie Saoudite. Jusqu'à ce dernier voyage où, incapable de vivre sans ses enfants, elle décide de «sacrifier sa vie» pour eux.

Avec le temps, Nathalie découvre que Saeed Al-Shahrani a un dossier trouble. Le gouvernement saoudien a confisqué son passeport. Le Canada ne veut pas le laisser entrer. Interviewé par Enquête, le ministre Lawrence Cannon affirme être au courant de ce qui lui est reproché, mais refuse de le révéler.

L'histoire de Nathalie n'est pas tout en noir et blanc. Elle reçoit de l'aide, mais pas assez pour que ses conditions de vie s'améliorent de façon notable. Elle vit en recluse, dans une situation qui serait considérée comme abusive au Canada - mais qui ne contrevient pas aux lois saoudiennes.

Jusqu'où va le devoir du gouvernement canadien face à des citoyens retenus à l'étranger où ils sont traités conformément aux lois locales, aussi inéquitables soient-elles?

«Traditionnellement, la protection diplomatique relève du pouvoir de l'État, et non du droit d'un individu», explique le juriste François Crépeau.

Autrement dit, à quelques exceptions près, la protection diplomatique s'arrête là où commence la loi d'un autre pays. Les moeurs saoudiennes ont beau être contraires à la conception canadienne des relations entre les hommes et les femmes, la situation de Nathalie Morin n'est probablement pas suffisamment critique pour outrepasser ce principe, croit M. Crépeau - qui souligne que des réactions récentes de tribunaux tendent toutefois à élargir la responsabilité du gouvernement face à ses expatriés.

Il reste la négociation. François Crépeau est convaincu que l'Arabie Saoudite a une «liste d'épicerie» de dossiers qui permettraient à Ottawa de faire pression sur Riyad pour trouver un terrain d'entente avec Saeed.

À partir de là, tout est une question de prix.

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Les choix de Nathalie, ce soir à l'émission Enquête, à Radio-Canada.

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Le cauchemar

Avant de rencontrer Saeed Al-Shahrani, Nathalie Morin rêvait de devenir journaliste et de parcourir le monde, confie sa mère, Johanne Durocher, jointe par La Presse cette semaine. Selon elle, la jeune femme avait été une adolescente plutôt rangée. Élevée par une mère seule, Nathalie Morin rêvait d'avoir un jour une «vraie» famille. «Elle me regardait du haut de sa hauteur et me disait: «Moi, mon enfant, il va avoir un père»», se souvient Johanne Durocher. Le jour où son destin a croisé celui de Saeed Al-Shahrani, Nathalie ignorait que le rêve tournerait au cauchemar.

Photo: La Presse

Cette photo de Nathalie Morin et de deux de ses trois enfants a été prise par sa mère Johanne Durocher, lors de sa dernière visite, en juillet.