Il n'aura fallu qu'une courte marche dans Queen Street avec David, l'un des principaux négociateurs des cols blancs, pour ressentir la colère que nourrissent les Torontois à l'égard des grévistes.

François Cardinal LA PRESSE

«Retournez au travail, bande de fainéants!» a crié un automobiliste. «Vous devriez avoir honte!» a lâché un passant, à la vue du chandail syndical du négociateur.

 

Puis devant l'hôtel de ville, où une douzaine de grévistes laissaient passer les voitures au compte-gouttes, un incident éloquent: un automobiliste excédé a heurté volontairement un gréviste avec sa BMW...

«Il y a beaucoup de colère, beaucoup d'hostilité à notre endroit, concède Mary Villa, syndiquée col blanc qui a assisté à la scène. Ça fait déjà plusieurs fois qu'on appelle la police pour ce genre d'incident.»

Pour comprendre l'agressivité de la population, il faut s'attarder aux détails du conflit, plus particulièrement à un avantage qui sème la controverse: chaque employé a droit à 18 jours de congé de maladie qui peuvent être accumulés et remboursés entièrement s'ils ne sont pas utilisés.

Évoquant la récession, la Ville souhaite mettre un terme à cet avantage, mais les syndiqués s'accrochent, une attitude qui leur attire les foudres de la population.

«Presque tout le monde en Ontario connaît quelqu'un qui a perdu son emploi, souligne David Doorey, professeur de droit du travail à l'Université York. Il est donc très clair que les syndiqués n'ont pas la sympathie du public en ces temps difficiles.»

Les principaux concernés reconnaissent d'ailleurs qu'ils ont toute une côte à remonter dans l'opinion publique, mais ils estiment que cela est attribuable aux médias, qui se concentrent indûment sur ces fameux 18 jours.

«La Ville nous demande des concessions sur plein de choses, notamment sur les droits liés à l'ancienneté, sur le nombre de visites chez le dentiste et sur les conditions salariales, précise Robert Lamoureux, négociateur du Syndicat canadien de la fonction publique. Or, tous les autres syndicats ont réglé sans qu'aucune demande en ce sens ne leur ait été faite.»

Sur leur quant-à-soi, les deux parties refusent de se rencontrer depuis plusieurs jours. Le maire de la Ville, David Miller, a déploré la situation en conférence de presse lundi. «Malheureusement, les délais de réponse à nos propositions ralentissent considérablement la négociation», a-t-il crié au micro pour enterrer le bruit des manifestants massés à l'extérieur du Metro Hall.

Tout cela fait craindre le pire aux Torontois, qui appréhendent un long conflit. Mais les observateurs affirment le contraire, précisant que la pression sur les deux parties commence à se faire intenable.

«Je donne encore sept jours au gouvernement provincial avant qu'il décrète une loi spéciale qui obligera tout le monde à retourner au travail», prédit Nelson Wiseman, professeur de science politique à l'Université de Toronto.

Les citoyens aimeraient bien y croire, mais ils restent sceptiques lorsqu'ils considèrent le cas de la ville de Windsor, non loin, où le gouvernement provincial refuse toujours d'intervenir, malgré une grève des employés municipaux qui dure depuis plus de 11 semaines...