Après La face cachée des gangs de rue, paru en 2006, la députée du Bloc québécois Maria Mourani publie cette semaine un second livre sur le sujet: Gangs de rue Inc. La criminologue de formation y dépeint avec humanisme sa vision de ce phénomène complexe et mondialisé.

Mis à jour le 21 sept. 2009
Caroline Touzin LA PRESSE

Q: Pour ce second ouvrage, vous êtes allée passer une semaine au Salvador, à la rencontre de membres des deux gangs ennemis les plus dangereux en Amérique, la Mara Salvatrucha (MS-13) et la Pandilla 18. Comment s'est déroulé votre séjour?

 

R: Selon mon analyse, la Mara Salvatrucha et la Pandilla 18 représentent la nouvelle génération de gangs auxquels il faut faire attention. Des gangs qui pourraient prendre de l'expansion ici. Des membres ont déjà été observés à Toronto et à Ottawa. Après les dernières élections fédérales, je me suis donc rendue à mes frais là où ces gangs sont bien établis: au Salvador. J'y étais à titre de criminologue. Ça aurait été dangereux d'y aller en tant que députée. Il y a beaucoup d'extorsion, d'enlèvements.

Avec un guide, je suis allée visiter des barrios où les MS-13 et la Pandilla 18 font la loi. En tant que chercheuse terrain, c'était la première fois que j'avais peur. C'est vraiment un ghetto. Quand tu entres, tout le monde te regarde, et tu as intérêt à avoir l'autorisation d'y être. Avec mes appareils photo, j'étais la cible idéale à voler. Mon guide a dû téléphoner à un chef de gang qui était en prison - sur son cellulaire! - pour avoir la permission de faire des entrevues et de prendre des photos (NDLR: celle de la couverture du livre a été prise par Mme Mourani). Après qu'on a obtenu son accord, la tension a tombé.

Q: Vous n'avez pas pour autant cessé de vous intéresser aux gangs de Montréal. Dans votre livre, vous révélez qu'une nouvelle génération de gangs se dessine pour laquelle les couleurs des deux gangs ennemis, les Bloods (rouges) et les Crips (bleus) veulent de moins en moins dire quelque chose.

R: Dans Saint-Léonard, par exemple, les STL Finest portent autant le rouge que le bleu et font le signe MS-13. Ils se placent sous la bannière des gars de l'est, les Eastside. Qu'ils vivent à Montréal-Nord, à Saint-Léonard ou à Rivière-des-Prairies, ils sont tous Eastside. On ne peut pas dire que les couleurs sont disparues. Veut, veut pas, ça fait l'affaire des plus vieux membres que les jeunes travaillent pour eux en s'identifiant à leur couleur. Mais les jeunes, eux, commencent à s'en foutre. Ce qui compte, c'est le pognon qu'ils peuvent faire ensemble.

Q: Vous consacrez un chapitre de votre livre à l'infiltration de l'armée américaine par les gangs de rue. Selon vous, est-ce qu'un phénomène semblable peut se produire dans les Forces canadiennes?

R: Aux États-Unis, ce phénomène est très documenté. Sur l'internet, on voit des vidéos de gars de gangs en train de manipuler des armes comme l'armée leur a appris à le faire. Au Canada, l'armée n'a pas de faits tangibles pour dire que ce phénomène existe. Mais il faut être très prudent, car le but des gangs, c'est d'être le plus perfectionnés possible, d'avoir accès aux armes et d'aller dans les pays où la drogue est facile d'accès, comme l'Afghanistan. Les gangs d'ici regardent ce qui se fait aux États-Unis. Comme l'armée canadienne est en recrutement à l'heure actuelle, je crois qu'il faut faire attention à qui on recrute.

Q: Dans certains passages de votre livre, on a l'impression que vous enlevez votre casquette de criminologue pour laisser parler la mère de famille avec une écriture au «je» plus émotive. Pour vous, les gangs sont plus qu'un sujet de recherche...

R: C'est un peu mon combat. Un combat humain. Il faut réaliser que les gangs de rue, ce sont des enfants. J'ai vu au Salvador des jeunes de 4-5 ans qui marchaient comme des gars du MS-13. Ça m'a beaucoup touchée. Ici, on a l'impression que ce ne sont pas nos jeunes, que c'est un problème d'immigration. Mais ce n'est pas vrai. Je veux qu'on arrête de penser les gangs de rue comme un monstre. Les gangs commettent des gestes abominables parfois. Mais on oublie qu'ils ont commencé enfant, à 12 ou 14 ans. Les vrais criminels, ce sont les vieux gars de gangs, âgés de 25, même 45 ans, qui habitent dans les grosses baraques à Lachenaie, Terrebonne et compagnie. Ce sont eux qui font le fric et débarquent dans les quartiers plus défavorisés comme Saint-Michel avec leur grosse bagnole et leur chaîne en or pour recruter des jeunes.

Q: À la fin de votre livre, vous proposez un équilibre entre répression et prévention pour résoudre le problème des gangs. Cette solution n'est pas nouvelle. Avez-vous l'impression de devoir répéter ce que vous-mêmes et d'autres criminologues prônez depuis des années?

R: Je n'arrête pas de répéter, peut-être parce que les gens ne réalisent pas l'ampleur du problème. Lorsqu'on regarde l'échiquier politique, on voit bien qu'on met beaucoup plus d'argent dans la répression. La prévention est toujours l'enfant pauvre. On a encore la pensée magique qu'on peut tous les mettre en dedans et que le problème va se régler. Tant qu'on ne résout pas les problèmes de pauvreté et de discrimination, c'est un puits sans fond. Cet été, ils ont démantelé plusieurs réseaux à Montréal. Mais d'autres sont déjà prêts à prendre leur place.