«Au Québec, un élève peut entrer à l'université sans jamais avoir lu une oeuvre de Michel Tremblay.» Ce constat, dressé par la professeure de didactique à l'UQAM Marie-Christine Beaudry, est partagé par plusieurs enseignants de français.

Mis à jour le 30 janv. 2010
Ariane Lacoursière LA PRESSE

Car au Québec, il n'y a pas de lectures obligatoires ni d'auteur incontournable au secondaire et au cégep.

«Le ministère de l'Éducation fait des suggestions de lectures sur son site internet. Et les enseignants décident de ce qu'ils veulent faire lire», affirme le porte-parole de la Commission scolaire de Montréal, Alain Perron.

«La décision revient à chaque école. C'est aussi simple et compliqué que ça!» dit la présidente de l'Association québécoise des professeurs de français, Suzanne Richard.

Seule règle: les enseignants du secondaire doivent faire lire au moins cinq oeuvres par année à leurs élèves. «Cette règle existe depuis 1995. Ces livres doivent représenter trois genres différents (science-fiction, conte...) et être écrits par au moins trois auteurs différents. Et la moitié des ouvrages lus dans un cycle doivent être québécois», explique Mme Richard. Les livres doivent aussi être offerts en format de poche et coûter moins de 10$.

Mais dans les faits, aucun contrôle n'est exercé. «Plusieurs enseignants ne font pas lire cinq oeuvres. Mais personne ne peut rien contre ça», dit Olivier Dezutter, vice-doyen à la recherche à l'Université de Sherbrooke.

M. Dezutter a mené des études sur la littérature dans les écoles du Québec. Il constate que les choix de lectures offerts par les enseignants sont très variables. «Deux élèves d'écoles différentes ont de très fortes chances de n'avoir lu aucune oeuvre commune à leur sortie du secondaire», note-t-il.

«On peut tout aussi bien faire lire Kafka ou Twilight, ou encore des chansons à répondre, confirme Martin Bibeau, enseignant de troisième secondaire à l'école Joseph-François-Perreault, à Montréal. Il y a du meilleur comme du pire en littérature, au secondaire.»

Selon M. Dezutter, ce sont les contraintes budgétaires qui guident principalement le choix des enseignants: «Si un collègue a acheté il y a trois ans une série de livres, il faut les user jusqu'au bout. Il y a eu des investissements récents dans les bibliothèques scolaires, mais l'effort doit être continu.»

Autre problème: les enseignants des différents degrés ne se consultent pas quand vient le temps de choisir les oeuvres. «Il n'y a pas de politique de progression, dit Manon Hébert, qui enseigne la didactique de la littérature aux étudiants de l'Université de Montréal. Un jeune peut lire trois fois L'avare de Molière au secondaire.» Mme Richard fait le même constat: «Des jeunes peuvent lire Les trois mousquetaires en première secondaire et lire des romans de La Courte Échelle en deuxième.»

Pénurie culturelle

Pour M. Dezutter, le fait qu'il n'y ait pas de programme de lecture commun au Québec pose problème: «Historiquement, le rôle de l'école, c'est de construire une culture commune, dit-il. Et ça passe en partie par des lectures partagées. Il n'y a pas qu'en histoire et dans les cours d'éthique et de culture religieuse qu'on se bâtit une identité commune!»

«La littérature, ça fait partie de la culture d'un peuple. On doit se demander: nos enfants ont-ils la culture qu'on voudrait qu'ils aient? Sinon, il faut y remédier», dit aussi Mme Richard.

Si plusieurs enseignants déplorent le fait qu'il n'y ait pas de culture littéraire commune au Québec, ils ne sont pas chauds à l'idée que le ministère de l'Éducation (MELS) impose des oeuvres. «Avec le cafouillage de la réforme, je ne crois pas que ce serait mieux si le Ministère imposait des titres!» dit Benoît Paquin, qui enseigne le français en quatrième secondaire à l'école Jacques-Rousseau, à Longueuil. Les profs de français sont fous de lecture par définition. Il est souhaitable que ce soit eux qui choisissent.»

Martin Bibeau, lui, aimerait que certains auteurs, certains courants littéraires de même que des éléments d'histoire de la littérature française deviennent obligatoires au secondaire. «On ne peut pas imposer de titres parce qu'il faut transmettre le plaisir de lire. Je pense qu'il faut lire Émile Zola avant la fin du secondaire, mais je préfère qu'on ne m'impose pas de titre», explique M. Bibeau.

Françoise Dubuc, qui enseigne au collège privé Villa-Maria, croit qu'il pourrait être intéressant que le gouvernement choisisse des auteurs, des courants littéraires et des époques obligatoires en fonction des différents degrés du secondaire. «Mais pas des oeuvres. Ce serait trop restrictif et il serait impossible de déterminer ce qui est incontournable», croit-elle.

La ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, juge qu'il serait impensable d'imposer une liste de lecture dans les écoles.

«Trouver un consensus serait extrêmement difficile, dit l'attachée de presse de la ministre, Tamara Davis. Les choix favoriseraient aussi certaines maisons d'édition. Les romans sont actuellement choisis par les enseignants et c'est parfait ainsi. Ça respecte leur autonomie professionnelle.»