Alexandre (nom fictif) a toujours été un élève consciencieux. À l'école primaire, il avait des résultats dans la moyenne. Quand il a dû choisir un établissement pour poursuivre ses études secondaires, son choix s'est arrêté sur une école privée de son quartier : le Collège Sainte-Anne.

Publié le 10 oct. 2009
Ariane Lacoursière LA PRESSE

Sachant que les examens d'admission étaient difficiles dans cette institution élitiste de Lachine, il a travaillé un peu plus fort cette année-là et a réussi à être accepté. Ses deux premières années dans cette école se sont bien déroulées.Mais à la fin de sa deuxième année, il s'est fait expulser. «Il ne répondait pas à la norme de réadmission, qui demande des notes d'au moins 67 %. Il n'avait aucun problème de comportement. Il n'échouait à aucun cour. Mais il avait une moyenne de 64,5 %, ce qui n'était pas assez, selon le Collège», raconte la mère d'Alexandre.

Sur le site Internet du Collège Sainte-Anne, on peut lire : «Pour être réadmis et promu, l'élève doit présenter un bulletin dont la moyenne générale des savoirs essentiels est de 67 % ou plus.» «Il faut aussi réussir dans les matières de base, soit mathématiques, français et anglais. Les élèves qui échouent à ces matières doivent réussir un examen de reprise», affirme le directeur du Collège Sainte-Anne, Ugo Cavenaghi.

Selon la mère d'Alexandre, si le Collège Sainte-Anne place la barre aussi haute, c'est pour garder sa place au palmarès des écoles publié chaque année dans la revue L'actualité. «S'ils avaient réellement à coeur le bien-être des enfants, ils ne feraient pas ça», dit-elle.

«Mon fils était très fier d'être entré au Collège Sainte-Anne. Il y était très heureux. Il ne voulait pas partir. Il aurait mérité d'être aidé au lieu de se faire dire de partir parce qu'il n'est pas assez bon», ajoute-t-elle.

En plus de voir son fils expulsé du collège, elle déplore qu'on lui ait annoncé la décision le 30 juin. «Il était trop tard pour l'envoyer dans un autre collège privé. On l'a donc envoyé au public. Les premiers mois ont été atroces pour mon fils. Il se faisait écoeurer par les autres élèves. Il se faisait traiter de petit cul du privé. Il ne voulait plus aller à l'école.»

Alexandre fréquente toujours son école publique. «Il n'aime toujours pas vraiment ça, dit sa mère. Mais que voulez-vous qu'il fasse ? Il n'a plus les notes pour aller au privé.»

M. Cavenaghi affirme que des cas comme celui d'Alexandre sont exceptionnels au Collège Sainte-Anne. «Sur 1650 élèves, seulement quatre ou cinq n'ont pas répondu aux critères de réadmission l'an dernier. Il n'y a pas si longtemps, on pouvait perdre entre 20 et 30 élèves par année», compare-t-il.

M. Cavenaghi assure que le Collège Sainte-Anne veut garder ses élèves le plus longtemps possible. Cette année, deux travailleuses sociales y sont à temps plein. L'établissement a aussi remplacé ses examens d'admission par des tests de connaissances générales. Selon la direction, ces tests permettront de choisir les élèves qui seront heureux au Collège Sainte-Anne.

«On espère que notre nouvelle sélection va nous aider à ne choisir que des élèves qui aimeront notre école. Mais sur un nombre aussi important d'élèves, on n'aura jamais un taux de rétention de 100 %», dit M. Cavenaghi.

La pression du palmarès

Enseignant depuis 1979 dans des écoles secondaires privées et publiques de la région de Montréal, Philippe Michaud explique que la pression des notes est très forte dans plusieurs collèges privés du Québec.

«Le palmarès des écoles secondaires de L'actualité, ce n'est pas une blague. Les collèges font tout pour avoir de bonnes notes. Ils ne veulent pas des élèves qui abaissent la moyenne», dit-il.

Selon M. Michaud, certains collèges font même passer les examens de fin d'année au mois d'août plutôt qu'au mois de juin aux élèves les plus faibles, pour éviter de faire baisser leur moyenne générale.

Au ministère de l'Éducation (MELS), on ne peut confirmer cette affirmation. «Les élèves qui passent leurs examens en août le font dans des écoles désignées. On ne sait pas de quelle école ils proviennent», explique le porte-parole du MELS, Pierre Noël.

M. Michaud déplore que les collèges privés soient si prompts à expulser les élèves qui ont de faibles notes. «L'estime de soi à l'adolescence, c'est fragile. Mais le privé a souvent la décision facile», dit M. Michaud.

Cette année, M. Michaud donne le cours Éthique et culture religieuse en cinquième année à l'école secondaire du Mont-Bruno, où il travaille depuis déjà quelque temps.

Au fil des ans, il a accueilli plusieurs élèves qui venaient d'être expulsés d'écoles privées. Mais l'an dernier, il a vécu l'un des pires épisodes de sa carrière. «Un élève de cinquième secondaire est arrivé dans ma classe en mai ! Il avait fait démarrer les gicleurs dans son collège et s'était fait expulser. À quelques jours de la fin de l'année !» dénonce M. Michaud.

Il estime que le collège en question aurait pu faire des efforts pour garder l'élève. «Je ne minimise pas le geste du jeune. C'était grave. Mais le collège aurait pu l'isoler dans un local à part pour le reste de l'année, par exemple, dit M. Michaud. À quelques semaines de la fin de l'année, j'ai trouvé ça radical comme renvoi !»