Du matériel pédagogique conçu par le Club de hockey Canadien circule dans les écoles primaires du Québec. Présenté sous forme de fascicules, il est utilisé dans les cours de français, de mathématiques, d'anglais langue seconde et d'éducation physique, de la 3e à la 6e année.

Mis à jour le 10 févr. 2009
Michèle Ouimet LA PRESSE

En 2007, la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, a versé 125 000$ au Club de hockey pour le soutenir dans cette aventure pédagogique. Il y a deux semaines, elle a renouvelé la subvention et allongé 128 000$ supplémentaires.

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Le Club de hockey est une entreprise privée qui appartient à un millionnaire américain, George Gillett. Selon le magazine Forbes, le Canadien est la troisième équipe la plus riche de la ligue nationale. Il vaudrait 334 millions, avec des revenus en hausse de 18%.

Le programme du Canadien a été officiellement lancé le 2 novembre 2007 par la ministre Courchesne. Le lancement a eu lieu dans une école de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) en présence de la présidente, Diane De Courcy.

Disponible sur l'internet, il est offert gratuitement.

Depuis son lancement, le programme a fait des petits. Selon le Canadien, les fascicules sont utilisés par 4100 enseignants répartis dans 1800 écoles primaires (le Québec en compte 2407). Les 72 commissions scolaires de la province sont touchées. Cette année, le Canadien a ajouté un module lecture pour les élèves de première et deuxième année.

Le contenu des fascicules est conçu par le Club de hockey et il ne souligne que ses bons coups. Pas un mot sur la violence, les batailles ou les salaires des joueurs qui se calculent en millions.

On y parle des réalisations du Club, «la plus grande équipe de hockey au monde», de la célébration de son 100e anniversaire, du Temple de la renommée, des bâtisseurs et du talent des joueurs.

Selon Pierre St-Germain, président de la Fédération autonome de l'enseignement, un syndicat qui regroupe 27 000 enseignants du Grand Montréal, cette «ingérence des Canadiens dans le cadre scolaire est inacceptable».

L'éducation souffre de sous-financement, a-t-il dit. Pour les écoles, utiliser du matériel gratuit est tentant.

«C'est carrément de la publicité déguisée en matériel pédagogique, a-t-il ajouté. La publicité auprès des jeunes est interdite. Le Canadien utilise une approche sournoise pour rejoindre les élèves. Et le pire, c'est que le ministère de l'Éducation encourage cette pratique en donnant des subventions. Le Canadien est une institution, c'est vrai, mais c'est aussi une entreprise privée qui vend des produits. C'est scandaleux!»

M. St-Germain a rappelé l'épisode du géant de l'agroalimentaire Saputo qui, à la fin janvier, a plaidé coupable pour avoir fait de la publicité auprès des enfants. La compagnie avait distribué, dans 230 garderies, des sacs et des autocollants à l'image d'Igor, le petit gorille des gâteaux Saputo.

Pour lui, Saputo et le Canadien, c'est du pareil au même: trouver l'astuce qui permet de faire de la publicité auprès des jeunes. Les gorilles pour Saputo, les fascicules pédagogiques pour le Canadien.

Le Canadien a protesté. «On ne vend rien et le programme est facultatif, a assuré le vice-président aux communications, Donald Beauchamp. On n'est pas une entreprise qui vend des produits, on est une équipe de hockey. Mais si vous voulez jouer avec les mots, oui, on est une entreprise privée.»

«Le programme nous coûte des centaines de milliers de dollars, mais on continue même si c'est déficitaire, a-t-il poursuivi. C'est pour ça que nous avons demandé un support financier au gouvernement. C'est un bon programme qui amène des bienfaits.»

La ministre Courchesne n'a pas voulu accorder d'entrevue.

Son attaché de presse, Jean-Pascal Bernier, a défendu l'initiative du Club. «Le Canadien n'est pas une entreprise privée comme les autres, a-t-il souligné. Il fait partie de l'histoire. C'est une institution davantage qu'une entreprise.»

- Même si le propriétaire est un millionnaire américain?

- Le Canadien a une histoire et des partisans, a-t-il répondu.

- Est-ce du matériel promotionnel?

- Les fascicules ont été produits par le Canadien pour les enseignants, a expliqué M. Bernier. Il a été conçu dans le cadre du 100e anniversaire de l'équipe. Le but n'est pas de faire de la promotion. C'est un guide facultatif qui ne remplace pas le matériel pédagogique.»

La présidente de la CSDM défend aussi les fascicules. «On les a fait évaluer et ils tiennent la route, a dit Diane De Courcy. Est-ce un ouvrage promotionnel? Peut-être. Si ça permet aux garçons de s'intéresser au français ou aux mathématiques et de s'accrocher, tant mieux.»

«C'est un outil facultatif. Huit écoles l'utilisent», a tenu à préciser le porte-parole de la CSDM, Alain Perron.

Le privé dans les écoles

Ce n'est pas la première fois qu'une entreprise privée essaie d'entrer dans les écoles. En 1998, deux institutions financières, Investors et la Banque de Montréal, avaient distribué du matériel conçu à des fins pédagogiques.

La Banque de Montréal courtisait directement les enseignants par l'entremise d'une ligne 1-888 sans passer par le ministère de l'Éducation. La Banque avait reçu 40 000 commandes pour son jeu Mon argent au max! Petit magot deviendra gros et son manuel de l'enseignant. Le succès avait été foudroyant. Les enfants apprenaient à faire fructifier leur argent de poche.

Investors, lui, avait reçu 4000 demandes pour son livre Les jeunes et l'argent.

Mais, a tenu à préciser le ministère de l'Éducation, on est loin de la promotion ou de la vente avec le Canadien. «Avec le programme de français, on veut améliorer la lecture chez les garçons», a noté une porte-parole du ministère, Stéphanie Tremblay.

L'attaché de presse de Mme Courchesne a précisé que le Canadien avait des partisans partout au Québec. Le Ministère mise sur la popularité de l'équipe de hockey pour améliorer la performance des élèves.

PATON PUBLISHING

Depuis 1999, Paton publishing, une compagnie canadienne basée à Toronto, développe du matériel pédagogique pour les écoles à la demande d'équipes de sport professionnel. C'est Paton qui a mis en forme les fascicules conçus par le Canadien.

Paton a lancé plusieurs programmes: Jays@School (pour l'équipe de baseball de Toronto) qui touche 631 écoles de la région, Leafs@School (l'équipe de hockey des Maple Leafs) présent dans près de 90% des écoles du Grand Toronto, Marlins@School (l'équipe de baseball de Miami) implanté dans 62% des écoles de Miami, etc.

Les programmes sont disponibles sur l'internet.

Source: www.patonpublishing.com

LA LOI SUR LA PUBLICITÉ AUX ENFANTS

Les articles 248 et 249 de la Loi sur la protection du consommateur interdisent toute forme de publicité destinée aux enfants de moins de 13 ans.

L'article 248 se lit ainsi: Nul ne peut faire de la publicité commerciale destinée à des personnes de moins de 13 ans.

L'Office de la protection du consommateur veille à l'application de la loi qui a été adoptée en 1971. Elle a été contestée par Irwin Toys. En 1989, la Cour suprême a confirmé la légalité de la loi.