Les fraises et les légumes du Québec ont un goût amer pour Carlos Alonzo et Virgilio Alaya. Jusqu'à ce printemps, ils étaient employés par le consulat du Guatemala à Montréal pour veiller au bien-être des ouvriers agricoles dans les fermes de la province. Ce qu'ils ont vu les a choqués. Hébergés dans les fermes, des ouvriers payent des loyers à des tarifs illégaux. Certains tombent d'épuisement. Plusieurs ont beaucoup de difficultés à toucher les prestations parentales auxquelles ils ont droit. Les deux employés ont protesté. Mal leur en prit. M. Alonzo a été congédié. M. Alaya s'est fait imposer le bâillon: il a préféré démissionner plutôt que de se taire.

Mis à jour le 3 juill. 2010
André Noël LA PRESSE

Longues heures de travail

L'été dernier, les inspecteurs de la Commission des normes du travail ont visité 82 fermes qui embauchent essentiellement des Guatémaltèques et des Mexicains.

Dans la moitié d'entre elles, les ouvriers travaillaient plus de 60 heures par semaine; dans sept cas, plus de 70 heures et, dans deux cas, plus de 80 heures. Les ouvriers se sont plus facilement confiés à Virgilio Alaya, responsable des visites au consulat du Guatemala jusqu'au mois d'avril dernier.

«Plusieurs d'entre eux pleuraient quand ils me parlaient de leurs conditions de travail, a-t-il dit. Ils étaient épuisés.» C'était le cas de Juan Gabriel Pichilla Ramirez, qui, selon son témoignage, avait travaillé plus de 24 heures consécutives à Vegkiss. L'été, cette entreprise de Joliette fait pousser des brocolis et des choux-fleurs. L'hiver, elle les importe de Californie et les empaquette. En février dernier, M. Pichilla Ramirez a écrit une lettre de désespoir sur les pages vierges d'un livre (voir encadré). Il a été immédiatement renvoyé au Guatemala.

Virgilio Alaya a recueilli le témoignage de Miguel Angel Martinez Avavisca dans la même ferme. «Il a mentionné avoir travaillé 11 jours consécutifs de 8h à 23h, a-t-il écrit dans un rapport de visite. Quand je l'ai rencontré, il avait des nausées et se sentait très affaibli. Le 16 janvier, il a travaillé de 8h à 1h du matin le jour suivant; le 17 janvier, il a recommencé sa journée à 10h et a encore travaillé jusqu'à 1h du matin... Plusieurs travailleurs m'ont dit qu'ils étaient incapables de suivre le rythme de travail.»

«Le travailleur Luis Enrique affirme qu'il a eu des douleurs à la poitrine, ajoute le rapport. Le médecin a dit qu'elles étaient provoquées par un excès de travail et un manque de sommeil... Les travailleurs dorment mal. Ils sont couchés sur des lits superposés et inconfortables, en groupes de 4, de 6 ou de 8... Ils sont démoralisés.»

Daniel Bérard, le propriétaire de Vegkiss, réfute ces allégations. «On a une vingtaine de travailleurs guatémaltèques chez nous, a-t-il dit. Ils sont bien traités. La preuve, c'est que la plupart reviennent chaque année. Ils ne travaillent jamais plus de 12 heures par jour.»

Moins bien payés

M. Alaya a vu des fermes où les Guatémaltèques sont moins bien payés que les travailleurs locaux. Chez Pigeon, un grand poulailler de Saint-Côme, ils sont payés 6$ pour saisir 1000 poulets et les placer dans un camion, alors que les travailleurs locaux reçoivent 8$ pour le même travail. «C'est normal, s'est défendu l'employeur, Chantal Morin. Il faut bien que je paye les frais de voyage pour les faire venir ici.»