Les députés de la CAQ refusent pour l'instant de parler de loi spéciale, mais ils reconnaissent qu'ils auront besoin d'un mandat fort pour pouvoir rouvrir les conventions collectives des médecins et des enseignants. D'autant plus qu'ils souhaitent s'y attaquer dans leurs trois premiers mois au pouvoir.

Mis à jour le 8 févr. 2012
Paul Journet, Denis Lessard et Tommy Chouinard LA PRESSE

«On veut mettre ça très clair. Dans les 100 premiers jours (de notre gouvernement), on veut s'asseoir avec les syndicats d'enseignants. Même chose du côté des médecins», a annoncé ce matin le chef de la CAQ, FrançoisLegault. Les caquistes sont à Québec pour leur caucus de pré-session.

La CAQ veut abolir les agences de santé et les commissions scolaires. Et elle veut changer complètement le mode de rémunération des enseignants et des médecins omnipraticiens. Les enseignants recevraient une augmentation de 20% (ce qui équivaut à près d'un milliard $), en échange d'évaluations plus contrôlées. Et les omnipraticiens devraient adhérer à des groupes de médecine familiale.

Elle espère ne pas créer d'affrontement avec les syndicats. Mais certains d 'entre eux sont déjà montés au front, comme Réjean Parent, président de la Centrale des syndicats du Québec. M. Legault l'accuse en retour «d'abaisser le débat et de faire des attaques personnelles». «Je ne pense pas que ça aide à relever la crédibilité des dirigeants syndicaux. Hier soir encore, il y a plusieurs enseignants qui sont venus me dire qu'ils étaient d'accord avec l'évaluation. Il serait temps que M. Parent regarde ce que les Québécois souhaitent et mette de côté les vieux dogmes syndicaux», a lancé M. Legault.

Selon les conventions collectives en vigueur, les enseignants reçoivent déjà une certaine forme d'évaluation (voir notre dossier. «Mais la méthode n'est pas claire, et les conséquences ne sont pas claires», dit M. Legault.

Les conventions collectives des médecins et des enseignants ont été récemment négociées. Elles n'arriveront à échéance que dans cinq ans (pour plus d'info: https://goo.gl/tExwH, https://goo.gl/OPmer et https://goo.gl/KmNrN). M. Legault croit néanmoins qu'il serait légitime de les rouvrir. Cette légitimité viendrait du mandat reçu. Car les électeurs sauront pour quoi ils voteront, plaide-t-il.

«Si la population donne un mandat à la Coalition pour agir en ce sens, les syndicats devront en prendre acte. C'est ça, la démocratie pure. Lorsqu'on joue franc jeu, lorsqu'on joue visière levée et que la population donne son appui, on va de l'avant», a renchéri Gérard Deltell, chef parlementaire du deuxième groupe de l'opposition.

Ce matin en conférence de presse, M. Legault a concédé que ces changements seraient difficiles à faire avec un gouvernement minoritaire. «Il faut avoir l'appui de la population. Si on n'a pas de mandat clair, c'est difficile de faire des changements comme on le propose», a-t-il dit. Le scénario d'un gouvernement minoritaire est plausible, à en juger par la lutte à trois que laissent présager les plus récents sondages.

Manque-t-il d'omnipraticiens?

Les propositions en santé de la CAQ sont calquées sur celles du Dr Gaétan Barrette, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). Il croit qu'il ne manque pas d'omnipraticiens. Le problème proviendrait plutôt du mode d'organisation de leur travail. M. Legault adhère à ses solutions.

«Plutôt que de seulement payer les médecins à l'acte, on veut donner une partie importante - environ 50% - de la rémunération à la prise en charge», lance-t-il. Concrètement, cela signifie qu'un omnipraticien recevrait la moitié de son salaire lorsqu'il aurait pris en charge 1000 patients dans son groupe de médecine de famille.

Comme les médecins ne seront pas seulement payés à l'acte, cela permettrait selon M. Legault d'inciter les médecins à déléguer certains actes aux infirmières, régler des cas au téléphone et s'attarder aux cas plus urgents.

Le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens (FMOQ), répond que les conventions collectives signées tout récemment avec Québec «incluent des mesures pour favoriser l'accès à des médecins de famille».

Malgré tout, il ne s'offusque pas que M. Legault veuille rouvrir ces ententes. «On est ouvert à revoir les façons de faire. Toute mesure qui rendra la médecine familiale plus attractive, on sera toujours prêts à regarder ça», a-t-il réagi.

Un Québécois sur quatre n'a pas de médecin de famille. La parité entre omnipraticiens et spécialistes est maintenant chose du passé, dit le Dr Godin. On compte maintenant 700 médecins spécialistes de plus. La croissance des médecins de famille suit à peine celle de la population.

Le Dr Barrette répète qu'il y a suffisamment de médecins généralistes. «Il y a des problèmes criants pour les spécialistes, on ne trouve pas de dermatologue à Sherbrooke par exemple. Il y a des délais importants, qu'il s'occupe de ça et nous on va s'occuper des médecins de famille», réplique le président des omnipraticiens.

Le Dr Godin avait rencontré François Legault à l'étape où le chef de la CAQ consultait les acteurs de la santé. «Il m'avait aussi dit qu'il voulait investir 500 millions $ de plus dans les cliniques médicales. On a toujours dit que les niveaux d'investissements n'avaient pas de bon sens, on y consacre moins de 3% des budgets», rappelle-t-il.

M. Legault avait promis que les changements seraient apportés «avec des incitatifs, pas de la coercition, qu'on se sortirait des anciens modèles d'il y a plusieurs années», ajoute-t-il.

Les commissions scolaires et la constitution

La CAQ veut mettre entre parenthèses les débats constitutionnels. Mais elle pourrait devoir rouvrir cette question, car sa promesse d'abolir les commissions scolaires serait anticonstitutionnelle, selon certains juristes.

M. Deltell n'a pas voulu commenter. «Ça fait partie des débats qui devront avoir lieu», a-t-il simplement indiqué. Il a ajouté: «On prendra les moyens légaux pour le faire... On va faire nos actions prioritaires, tel que prévu par les engagements du mandat que nous aurons reçu.»

La CAQ veut «détruire» le système de santé, dit Bolduc

Trois libéraux ont donné la réplique à François Legault mardi, à l'entrée d'une réunion du conseil des ministres. Le ministre de la Santé Yves Bolduc est allé jusqu'à dire que le chef de la CAQ veut «détruire» le réseau de la santé. «François Legault, c'est le ministre qui a participé à la destruction du système de santé» à la fin des années 90, «alors qu'il y a eu des grandes coupures dans le réseau. Je pense qu'il veut refaire la même affaire», a-t-il affirmé. Selon lui, François Legault cherche la «confrontation» avec les acteurs du réseau de la santé, une stratégie qui ne donne rien.

«Le réseau a besoin d'amélioration continue. Les grands changements ont été faits. On n'a surtout pas besoin de manoeuvres comme dans les années 95 et 2000», a-t-il ajouté.

Yves Bolduc reproche au leader caquiste de «chercher une solution à un faux problème». En vertu de la nouvelle convention collective avec les omnipraticiens, signée en août dernier, le mode de rémunération a déjà été modifié pour que les médecins touchent des primes lorsqu'ils voient plus de patients. «Les médecins commencent à prendre des patients à leur nom sur une base beaucoup plus grande en terme de volumes d'activités. Les changements sont en train de se faire», a plaidé le ministre.

Selon lui, tous les Québécois auront un médecin de famille en 2016. Il a ajouté que le nombre de médecins est en hausse: le Collège des médecins révélait lundi que 505 médecins se sont ajoutés en 2011, ce qui porte leur nombre total à 20 969. «C'est parce qu'on a augmenté les cohortes de médecins dans les universités. Le Parti québécois avait coupé dans les admissions», a-t-il fait valoir.

Alors que François Legault a traité Jean Charest de «beau parleur» qui n'est «pas un homme de résultats», le ministre Jean-Marc Fournier a répliqué que le chef caquiste est un «petit faiseur». Selon lui, M. Legault n'a pas accompli grand-chose comme ministre sous les gouvernements Bouchard et Landry. «On a vraiment l'impression que M. Legault veut tout démolir, par exemple démolir les relations qu'il y a avec les syndiqués qui ont des conventions collectives», a-t-il affirmé.

De son côté, le ministre des Ressources naturelles, Clément Gignac, a reproché à M. Legault ses attaques contre le Plan Nord. «Je pense que ça lui fait peur. Il sait très bien que les Québécois sont en faveur du Plan Nord», a-t-il dit.