Tout autant que la privatisation controversée du mont Orford, la détermination du ministre Thomas Mulcair à défendre les milieux humides de l'île de Laval aura entraîné son départ forcé de l'Environnement, au début de 2006.

Denis Lessard LA PRESSE

Cinq ans plus tard, ces frictions entre l'Environnement et la Ville de Laval sont revenues à la surface. Depuis deux semaines, le Parti québécois multiplie les questions sur les liens entre les entreprises qui ont obtenu des mandats pour le remblaiement de ces terrains, d'une part, et les caisses électorales du Parti libéral du Québec et du parti PRO des Lavallois du maire Gilles Vaillancourt, d'autre part.

La partie de bras de fer avait commencé avec une ordonnance sans précédent du ministère de l'Environnement. À l'instigation de Thomas Mulcair, le 22 août 2005, Québec avait rendu une ordonnance qui forçait la société à numéro 9047-4787 Québec à remettre en état un terrain humide où des travaux avaient déjà été amorcés pour la construction d'un ensemble domiciliaire, le Domaine Islemère. Il s'agissait d'une première - jamais un ministre de l'Environnement n'avait eu telle exigence.

En février 2006, Claude Béchard a remplacé Thomas Mulcair à l'Environnement. Comme le projet du gouvernement Charest de privatiser le centre de ski du mont Orford avait monopolisé les environnementalistes tout l'automne, tout le monde a cru que c'était la cause du départ de M. Mulcair. Mais déjà à l'époque, les proches collaborateurs du ministre de l'Environnement montraient du doigt le contentieux sur les milieux humides de Laval.

«Proprement scandaleux»

En février 2007, le juge Luc Lefebvre, de la Cour supérieure, a cassé en partie l'ordonnance de M. Mulcair sur ce terrain de Sainte-Dorothée. Au lieu d'interjeter appel de ce jugement, le gouvernement a conclu une entente à l'amiable qui ne protégeait plus que 6% du terrain qui devait échapper au lotissement.

Passé à la scène fédérale, Thomas Mulcair n'a manifestement pas digéré cette entente d'août 2008. «C'est proprement scandaleux, vous pouvez me citer là-dessus», a-t-il déclaré au Courrier Laval au début de 2010. Selon la Conférence régionale de l'environnement, 40% des milieux humides de Laval ont disparu depuis 2004.

Porte-parole du lieutenant québécois de Jack Layton, Chantale Turgeon précise même que la rupture entre M. Mulcair et son patron Jean Charest est due à «l'application d'une ordonnance émise par M. Mulcair pour restaurer un milieu humide, le Domaine Islemère, à Laval». Mais «M. Mulcair ne fera pas d'autre commentaire, a-t-elle ajouté. Ce qu'il a dit au Courrier Laval traduit encore exactement sa pensée.»

Dans L'actualité du mois de mai, M. Mulcair explique qu'il a été limogé à cause d'un litige sur des terrains à Laval, sans préciser davantage: «C'est là que ç'a commencé à mal aller avec Jean Charest. Il y avait beaucoup de terrains en jeu à Laval, notamment, et Charest m'a dit qu'il ne pouvait pas faire ça au maire Gilles Vaillancourt. On avait trop besoin de lui pour les élections», a expliqué le député néo-démocrate d'Outremont.

«Quand on voit tout cela, est-ce que la population n'est pas en droit de se demander légitimement si c'est vraiment l'intérêt public qui a primé en 2005-2006 quand on a tassé Mulcair?», a lancé le député péquiste de Chambly, Bertrand Saint-Arnaud, à l'Assemblée nationale. Le PQ a relevé que «des 59 autorisations données à des entrepreneurs pour remblayer des milieux humides à Laval entre 2004 et 2010, les deux tiers sont liés à la caisse électorale du Parti libéral: 39 sur 59», a-t-il souligné jeudi.

Règles assouplies

La grande majorité de ces mandats (une quarantaine) ont été accordés après le départ de Thomas Mulcair, a précisé M. St-Arnaud en entrevue à La Presse. Québec a assoupli considérablement ses règles sur les milieux humides en 2007. En Chambre, le ministre Pierre Arcand a maintes fois souligné que les fonctionnaires de son ministère délivrent plus de 6000 certificats d'autorisation par année et que leur travail est irréprochable.

Relancé par La Presse sur le dossier Islemère, il a reconnu qu'il n'est pas au fait de ce qui s'est passé à l'époque. Il ne sait pas pourquoi le gouvernement n'a pas interjeté appel de la décision du tribunal. «Il y a toujours une pression sur les milieux humides, c'est une problématique. Il y en a qui ont une valeur écologique importante, des tourbières ou des milieux reliés à des plans d'eau. On parle ici de plus petits milieux humides, a-t-il expliqué. La problématique n'est pas unique à Laval, elle est à Longueuil, partout: on travaille à protéger le plus possible les espaces verts.»

Des liens

La semaine dernière, M. St-Arnaud a relevé les liens entre le PLQ et les firmes qui ont exécuté des travaux de remblaiement. Par exemple, des dirigeants du Domaine Renaissance Deux inc. ont donné près de 70 000$ au fil des ans à la caisse du Parti libéral, et le secrétaire de la firme Domaine La Marquise ltée a donné près de 10 000$ en 10 ans au Parti libéral.

La semaine dernière, le député péquiste avait aussi établi des liens entre ceux qui financent le parti PRO des Lavallois, parti du maire Vaillancourt, et les firmes qui exploitent ces terrains humides. «Ceux qui nous accusent ne connaissent pas notre réalité, ils font de la petite politique», a répliqué il y a quelques jours le maire Vaillancourt dans une entrevue diffusée par RDI. C'est le gouvernement provincial qui délivre ces autorisations, et non la municipalité, a-t-il insisté.