La crise d'Oka aurait pu durer moins longtemps si le fédéral avait fait preuve de plus d'ouverture, affirme aujourd'hui l'ancien ministre des Affaires autochtones du Québec John Ciaccia.

Mis à jour le 21 juin 2010
Bruno Bisson LA PRESSE

C'était à la fin du mois d'août 1990. La crise d'Oka durait depuis presque 50 jours. L'armée avançait méthodiquement vers les barricades érigées par les Mohawks sur le pont Mercier à Châteauguay et sur la route 344, à Oka. Hanté par l'idée que la crise d'Oka devienne un «Wounded Knee du Québec», le ministre John Ciaccia a tenté une ultime ronde de négociations, dans un hôtel de Dorval, avec des leaders traditionalistes de la Confédération iroquoise des Six Nations. La Confédération s'opposait aux radicaux «Warriors», qui contrôlaient les barricades. Une entente, restée inédite à ce jour, a été conclue et couchée sur papier le 31 août 1990. Le gouvernement fédéral avait un mot à dire dans cette entente.

Et ce mot a été «non».

Vingt ans plus tard, l'ancien ministre délégué aux Affaires autochtones du Québec, John Ciaccia, a remis à La Presse le texte de cette entente. Il estime aujourd'hui que sa négociation, entreprise dans l'une des périodes les plus sombres de la crise d'Oka, a joué un rôle discret, mais décisif, vers le démantèlement des barricades du pont Mercier.

Selon lui, la crise d'Oka, qui s'est étirée sur 78 jours, aurait toutefois duré plusieurs semaines de moins si le gouvernement fédéral avait fait preuve d'une plus grande ouverture, dans une situation presque désespérée, alors que des vies humaines pouvaient être en jeu.

L'entente de Dorval prévoyait le démantèlement pacifique des barricades érigées depuis le 11 juillet par les Mohawks, à Oka et à Châteauguay, ainsi que la destruction «de toutes les armes, y compris leurs composantes, les munitions et les explosifs actuellement en la possession» des Mohawks de Kanesatake et de Kahnawake.

La proposition était claire : aucune amnistie ne serait accordée aux Mohawks relativement aux incidents de l'été 1990, mais le Québec devait s'engager à ce que les personnes arrêtées aient un accès immédiat, et en tout temps, à un avocat. Elles ne pourraient même pas être interrogées sans la présence d'un avocat. Un comité indépendant veillerait au respect de cette procédure, et en ferait rapport.

Pour sa part, le gouvernement du Canada devait s'engager à acquérir les 97 acres de terrains qui sont à l'origine du conflit, dans la pinède d'Oka, «pour le bénéfice et l'usage de la population mohawk de Kanesatake».

L'entente prévoyait enfin la création d'un comité mixte chargé de proposer, dans un délai de trois mois, des solutions aux problèmes de l'enclavement des terrains et du partage d'un territoire en damiers, qui empoisonnaient depuis des années les relations entre le village d'Oka et la communauté voisine de Kanesatake.

«Il n'y avait rien, là-dedans, que le gouvernement du Québec n'aurait pas pu accepter. Mais le fédéral a dit non», raconte avec amertume l'ex-ministre, en acceptant de revenir avec La Presse sur les événements d'il y a 20 ans, qui l'ont marqué à vie.

«Le gouvernement fédéral ne voulait pas d'entente, dit M. Ciaccia. C'était un principe. Ils ne voulaient pas signer d'entente tant qu'il y aurait une barricade. Ils regardaient derrière eux, il y avait 600 autres réserves indiennes, au Canada, qui attendaient de voir ce qui allait se passer à Oka. Ils avaient vraiment peur de créer un précédent.»

De plus, «le gouvernement fédéral ne reconnaît pas la Confédération iroquoise des Six Nations. C'est comme ça depuis 1924, je ne sais pas pourquoi. Ce n'était pas un obstacle pour moi. Le gouvernement ne les reconnaît pas, mais ils existent, et les Mohawks, eux, les reconnaissent».

Leur chef, Shenandoah, rappelle M. Ciaccia, avait même écrit au premier ministre Brian Mulroney pour signifier que la Confédération n'approuvait pas les méthodes et les revendications des Warriors.

«Je ne comprends pas pourquoi le fédéral a refusé de saisir la perche qui nous était tendue, s'étonne encore l'ancien ministre. Cela nous aurait donné des interlocuteurs crédibles, chez les Mohawks, contre les Warriors.»

La fracture

Le matin du 11 juillet 1990, la Sûreté du Québec mène un raid pour déloger des manifestants mohawks, qui occupent depuis plusieurs mois un parc municipal, à Oka. Ils s'opposent à l'agrandissement d'un golf, sur des terres qu'ils revendiquent. Une fusillade éclate. Le caporal Marcel Lemay, de la SQ, est touché à mort. Le raid avorte. En quelques minutes, les Mohawks érigent une imposante barricade sur la route 344, au sommet d'une colline qui domine tout le village d'Oka.

Sur la Rive-Sud, les Mohawks de Kahnawake prennent le pont Mercier d'assaut. Ils détournent déjà la circulation. Une barricade bloque bientôt ce lien routier stratégique entre la Rive-Sud et Montréal. La SQ prend position et assiège les deux communautés mohawks. La population est stupéfaite. La crise d'Oka vient de commencer.

Après une semaine de négociations derrière les barricades et l'échec d'un premier accord de principe pour libérer le pont Mercier, John Ciaccia sent que le vent tourne à Oka. Les porte-parole des Mohawks ne sont plus les mêmes. Leur ton a changé. Leurs revendications aussi. Publiquement, M. Ciaccia reconnaît qu'il ne sait plus avec qui il négocie exactement.

Sur la Rive-Sud, la colère gronde. À cause de la fermeture du pont Mercier, il faut compter jusqu'à trois heures, certains matins, pour aller travailler à Montréal. À la mi-août, de violents affrontements éclatent entre les manifestants et les policiers de la SQ, coincés entre la foule furieuse et les barricades.

Peu après, le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, fait appel aux Forces canadiennes pour relever la SQ aux barricades. La crise d'Oka se corse et pour John Ciaccia, il devient assez clair que les décisions à venir ne sont plus de son ressort. C'est à la télévision qu'il suit désormais le fil des événements.

Avec l'appui de son premier ministre, John Ciaccia se rend à Dorval, où il jouera peut-être son rôle le plus crucial depuis le 11 juillet.

La solution de rechange

Au moment où entre en scène la Confédération, le 25 août, à l'hôtel Hilton de Dorval, John Ciaccia multiplie les rencontres avec des groupes de Mohawks de Kahnawake et de Kanesatake qui ont fui leurs communautés, assiégées par la police et l'armée.

La délégation de la Confédération est menée par un chef traditionnel de la communauté d'Akwesasne, Tom Porter. Un des porte-parole de la Confédération est John C. Mohawk, professeur d'histoire à l'Université de Buffalo, dans l'État de New York.

C'est lui qui affirme à John Ciaccia que «les Warriors ne veulent pas d'un règlement négocié. Ils veulent une confrontation avec les militaires, qui ne fera ni vainqueur ni vaincu, mais qui va forcer les gouvernements à négocier avec eux, à partir de leurs priorités».

«Pour la première fois depuis le début de la crise, raconte M. Ciaccia, des interlocuteurs acceptent enfin de discuter du démantèlement des barricades.»

La rumeur de ces «négociations de la dernière chance», entre Québec et les Mohawks, traverse rapidement le lac Saint-Louis, jusqu'à Kahnawake, où on se prépare à un assaut des militaires.

Selon l'ex-ministre, qu'elles aboutissent ou pas, «les négociations avec la Confédération iroquoise ont une importance cruciale sur tout ce qui se passe ensuite à Kahnawake. La communauté est rangée derrière les Warriors parce que, avec l'armée qui avance, elle n'a pas de solution de rechange aux barricades. En ouvrant le dialogue avec les traditionalistes, nous leur en offrons une».

Le 28 août, dit M. Ciaccia, «tous les éléments sont réunis, nous sommes très près d'une entente». Et même si aucune entente n'en ressort, «la présence des traditionalistes à la table des négociations mine la position des Warriors à Kahnawake», soutient-il.

De leur côté, les militaires sont en discussion avec les responsables de la défense des Warriors et leur expliquent que le démantèlement de la barricade aura lieu le lendemain, résistance ou pas. Un Mohawk bien connu fait la navette - et le courrier - entre les deux réunions, précise le ministre.

Le 29 août, l'armée avance sur le pont Mercier jusqu'à la barricade, où un homme masqué accueille les militaires d'une franche poignée de main avant de commencer, avec eux, le démantèlement de la barricade. L'armée ne rencontre aucune résistance.

À Kahnawake, les Warriors viennent de perdre. En racontant cet épisode de la crise, John Ciaccia sourit un peu.

Les événements, dans les 30 derniers jours de la crise, ont rendu l'entente désuète ou inopérante. Après avoir encerclé les résistants armés qui défendaient les barricades d'Oka, les militaires les ont repoussés vers leur dernier retranchement - un centre de traitement situé en bordure de la route 344 -, où ils soutiendront un long siège d'un mois, devenu sans objet.