La Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) voulait récupérer une partie des 30 millions versés à la firme d'informatique DMR pour un ambitieux projet de modernisation qui a mal tourné. Elle devra plutôt payer davantage, a appris La Presse.

Mis à jour le 9 avr. 2010
Denis Lessard LA PRESSE

Le conseil d'administration de la CSST a entériné une entente à l'amiable le 24 mars dernier. Au lieu d'être remboursé pour des services qui n'ont jamais été rendus par la firme montréalaise DMR, l'organisme public va plutôt allonger environ 7 millions de plus. Le contrat original était de 47 millions, et il coûtera finalement 37 millions, facture payée à même les cotisations des employeurs.

 

La CSST avait mandaté DMR, propriété de la multinationale Fujitsu, pour mettre au point une base de données qui lui aurait permis de simplifier ses rapports avec les professionnels de la santé qu'elle consulte. La Presse a d'ailleurs révélé l'an dernier que cette entente avait plongé l'organisme dans un gouffre financier.

Le porte-parole de la CSST, Pierre Turgeon, a expliqué hier que le contenu de l'entente était confidentiel. L'organisme a décidé de suspendre le contrat au début de 2009, puis de le résilier six mois plus tard «à cause des retards importants et de l'augmentation des coûts prévisibles.» La CSST s'est rabattue sur un projet moins ambitieux, pouvant être fait à l'aide des ressources de l'organisme.

Mais l'essentiel des 30 millions versés est déjà inscrit comme perte sèche dans les budgets de l'organisme financé par les contributions des employeurs. Tout ce qui reste, expliquent des sources à l'interne, sont les licences des logiciels Oracle et du matériel, des articles d'une valeur totale de 12 millions, dont la moitié ne sont jamais sortis de leur boîte d'origine.

Allégations de collusion

La CSST voulait éviter un coûteux procès, mais cet arrangement en médiation ne pouvait pas tomber plus mal.

Les allégations de collusion dans l'attribution des contrats d'informatique font les manchettes: mercredi matin, la sous-ministre aux Services gouvernementaux, Diane Jean, a téléphoné au Regroupement des partenaires du gouvernement en technologie de l'information (RPGTI) pour discuter du reportage percutant de Radio-Canada indiquant que les grandes firmes en informatique se partagent les contrats publics avec la bénédiction des hauts fonctionnaires québécois.

En point de presse, hier, le critique péquiste en matière de santé, Bernard Drainville, s'est montré étonné de la réaction du premier ministre Jean Charest. Ce dernier, «sans jamais nier les allégations», relève le péquiste, a rappelé qu'en octobre 2009, le Conseil du Trésor avait publié une politique sur «le resserrement de l'attribution des contrats, pour éviter des situations comme celles qui ont été décrites anonymement dans les médias».

À la CSST, toute la controverse autour de la «modernisation» informatique a laissé les gens amers. «Cela n'a pas été un dossier plaisant. C'était très politisé. Mais c'est certain qu'on n'a jamais eu les livrables. C'est très, très clair», a confié hier à La Presse un ancien membre du conseil d'administration de la CSST.

Le plus haut fonctionnaire au coeur de la tempête

Le naufrage informatique de la CSST résonne au plus haut échelon au gouvernement. Au début de 2006, c'est sous la présidence de Gérard Bibeau que l'appel d'offres de la CSST est lancé. Il est toujours à la barre en juin 2006 quand DMR est retenue pour ce contrat de 47,5 millions. Or, en août de la même année, M. Bibeau est nommé secrétaire général du gouvernement, numéro un de la fonction publique, l'équivalent du sous-ministre du premier ministre.

Quelques mois après le lancement de l'appel d'offres, dans une lettre datée de mars 2006 qui a circulé au conseil d'administration de la CSST, M. Bibeau indique que sa femme Carole Chevalier, employée de DMR, «n'exerce aucune fonction de direction au sein de cette entreprise et n'est d'aucune façon en mesure d'exercer directement ou par mon intermédiaire une quelconque influence sur le choix du soumissionnaire». Elle est présentée comme une «conseillère senior». Si DMR devait être retenue, «elle (Mme Chevalier) n'en retirerait aucun bénéfice professionnel, pécuniaire ou autre», poursuit-il dans la lettre que La Presse a obtenue. «Je soumets ne pas être en situation de conflit d'intérêts dans cette affaire», écrit M. Bibeau, ajoutant que le choix du soumissionnaire serait confié à un comité d'employés de la CSST et d'experts externes. Réal Bisson, qui a succédé à Gérard Bibeau comme vice-président aux opérations, est chargé de la suite du dossier. M. Bisson sera nommé président par intérim de la CSST au départ de M. Bibeau comme numéro un de la fonction publique.

«En vacances pour la semaine», le premier fonctionnaire du gouvernement du Québec ne pouvait «être joint d'aucune façon», a-t-on expliqué hier à La Presse, au conseil exécutif.

Des vagues

Vice-président de la CSST et responsable du dossier de la modernisation sous Gérard Bibeau, Richard Verreault n'a pas subi de sanction trop dure après le «fiasco» de DMR: il a été nommé, en 2008, président de la Société immobilière du Québec, responsable de tout le parc immobilier du gouvernement.

Le dossier de DMR a longtemps soulevé des vagues au sein du conseil d'administration de la CSST. Henri Massé, patron de la FTQ, a posé sa part de questions sur la flambée des coûts qui s'annonçait très clairement. Un comité des «technologies» formé de membres du conseil d'administration a demandé le recours à des experts externes.

Un membre de longue date au C.A. de la CSST, François Pelletier, ancien président de Québec Cartier Mining désormais à la retraite, a préféré démissionner du conseil plutôt que de cautionner la décision d'aller de l'avant avec DMR.

Dans les coulisses, un concurrent déçu alimentait aussi les membres du conseil.La firme montréalaise SAP a indiqué que des éléments importants de l'appel d'offres de la CSST avaient mystérieusement disparu dans le projet soumis par DMR.