Le gouvernement conservateur a fait adopter hier son controversé projet de loi omnibus sur la criminalité (C-10), qui était sous le coup du bâillon, muselant ainsi l'opposition.

Publié le 12 mars 2012
Vincent Marissal LA PRESSE

Poursuivant sur cette lancée, le gouvernement Harper a aussi imposé, lundi, le bâillon pour faire passer C-33, projet de loi (lui aussi controversé) sur l'immigration. C'était le 18e bâillon depuis que ce gouvernement est devenu majoritaire, il y a moins d'un an.

N'en déplaise aux partis de l'opposition et aux 60% de Canadiens qui n'ont pas voté pour eux, les conservateurs ne tolèrent pas la contestation et ils sont visiblement pressés d'adopter leur programme politique, eux qui ont été écartés du pouvoir pendant tellement d'années.

Il semble que les conservateurs ne soient pas allergiques qu'aux débats aux Communes; ils abhorrent aussi les conflits de travail. Dans ce cas-ci, non seulement ils abusent du bâillon au Parlement, ils manient aussi la baïonnette pour forcer les syndiqués à marcher au pas.

Pour la troisième fois depuis qu'il a été élu majoritairement, le gouvernement Harper a déposé lundi un projet de loi spéciale pour éviter une grève ou un lock-out, cette fois chez Air Canada. En juin dernier, Ottawa avait aussi forcé la main des employés de Postes Canada et, encore une fois, d'Air Canada.

Le message, c'est que le droit de grève et la négociation en bonne et due forme sont en train de devenir une vue de l'esprit au Canada dans les entreprises sous juridiction fédérale. Même pour les entreprises privées (comme Air Canada). Même pour un gouvernement conservateur qui prêche le non-interventionnisme de l'État et qui assoit sa doctrine économique sur la liberté des forces du marché.

Les employés déclenchent la grève: loi spéciale! L'employeur les met en lock-out: loi spéciale. L'employeur menace de recourir au lock-out: loi spéciale. Et pour soutenir cette ingérence musclée auprès d'entreprises qui ont des problèmes chroniques de relations de travail, toujours le même argument: l'économie canadienne, qui serait menacée par une grève des pilotes d'Air Canada ou des facteurs. Le Canada doit vraiment être dans une santé économique misérable pour être menacé à ce point par quelques jours de grève!

Le recours à la grève est pourtant un droit reconnu au Canada. Mais comme les débats aux Communes, comme les médias, comme les tribunaux, à commencer par la Cour suprême, comme les chiens de garde institutionnels (Élections Canada ou le Commissariat à la vie privée, par exemple), comme les critiques en général, M. Harper considère plutôt cela comme une nuisance publique.

Que reste-t-il du droit de grève, ou même comme moyens de pression, lorsque le gouvernement vote des lois prévoyant des amendes de 1000$ par jour pour les employés, comme il l'a fait l'été dernier pour Postes Canada?

Les employeurs semblent avoir compris le message: il suffit de décréter ou de menacer de décréter un lock-out et Ottawa interviendra dans les heures qui suivent. À l'avantage de l'entreprise, bien sûr, puisque la loi spéciale prive les syndiqués de leur ultime moyen de pression.

Recourir trois fois à une loi spéciale en dix mois, chaque fois que ça chauffe un peu, ça commence à ressembler à une politique officielle.

Chaque fois, le gouvernement Harper serre la vis un peu plus, d'ailleurs. Le projet de loi spéciale C-33 déposé lundi prévoit déjà le recours au bâillon pour son adoption rapide aux Communes et prive d'emblée les employés d'Air Canada d'un recours devant la Cour fédérale pour contester, éventuellement, la décision de l'arbitre nommé au dossier.

Négation du droit de grève, exit le recours aux tribunaux, limite des débats aux Communes, bullying législatif... N'ajustez pas votre appareil, vous êtes bien au Canada.