Craignant les retombées politiques de la sortie du sénateur républicain John McCain contre les dépassements de coûts liés à la construction du F-35, le ministre de la Défense, Peter MacKay, a appelé l'homme politique américain, en juin dernier, afin de vanter les mérites de cet appareil que souhaitent acheter le Canada, les États-Unis et d'autres alliés.

Mis à jour le 18 févr. 2012
Joël-Denis Bellavance LA PRESSE

Le coup de fil du ministre MacKay est survenu environ deux semaines après les déclarations percutantes du sénateur McCain devant le comité des forces armées du Sénat chargé d'étudier la viabilité du programme d'achat de ces avions furtifs qui doivent être construits par la firme américaine Lockheed Martin.

M. McCain a notamment déclaré que le Pentagone devrait abandonner le programme d'acquisition de quelque 2400 appareils compte tenu de l'explosion des coûts de construction et des ratés dans la mise au point de ces appareils.

Aucun programme ne devrait être maintenu avec ce genre d'antécédents, en particulier dans le climat fiscal actuel. Il me semble que nous devons commencer à au moins envisager des options de rechange», a déclaré M. McCain, candidat républicain malheureux à l'élection présidentielle de 2008.

Ces propos ont manifestement semé l'inquiétude au quartier général du ministère de la Défense à Ottawa, en raison de l'influence de M. McCain dans les rangs républicains et au Sénat. Les officiers de haut rang de l'armée ont recommandé au ministre Peter MacKay de l'appeler afin de discuter du dossier, démontrent des documents que La Presse a obtenus en vertu de la Loi sur l'accès à l'information.

Le 19 mai (2011), le sénateur McCain a fait des déclarations qui mettent fortement en doute la viabilité du programme d'avions furtifs [le US Joint Strike Fighter program, NDLR]. Vous avez rencontré le sénateur McCain pour la dernière fois en novembre 2010 durant le Forum international sur la sécurité à Halifax. La planification du Forum de cette année va bon train. Cet appel téléphonique est une occasion de demander au sénateur McCain d'assister de nouveau au Forum cette année», peut-on lire dans la note au ministre datée du 2 juin.

On recommande au ministre MacKay de vanter les mérites des avions F-35 en rappelant que le Canada s'est engagé à acheter 65 de ces appareils au coût de 9 milliards de dollars afin de remplacer les CF-18, dont la flotte doit être remplacée d'ici à 2020.

Nous demeurons convaincus que cet appareil est le seul avion de combat que nous pouvons offrir à nos hommes et nos femmes qui portent l'uniforme afin d'affronter et de combattre les défis du XXIe siècle. En fait, c'est le seul avion qui répond à nos exigences», suggère-t-on au ministre de dire au sénateur McCain.

De toute évidence, cet appel du ministre n'a pas porté des fruits. M. McCain a continué de critiquer le programme d'achat du Pentagone, même durant le Forum international de sécurité tenu en novembre dernier à Halifax.

Nous sommes très troublés par les dépassements de coûts. C'est devenu le premier programme de l'histoire à coûter plus de 1 billion [1000 milliards] de dollars. Ce n'est pas que nous sommes contre les F-35. Nous sommes contre les dépassements de coûts sans fin», a dit le sénateur.

Le Nouveau Parti démocratique et le Parti libéral s'opposent à l'achat de ces appareils, car ils estiment leur coût trop élevé. La députée néo-démocrate Christine Moore a dit être peu étonnée de la décision de M. MacKay d'appeler le sénateur McCain. «Ce n'est pas étonnant, car si les Américains se retirent du programme, ce qui est de plus en plus probable, le programme tombe à l'eau. Il n'y aura plus de F-35. Et le gouvernement Harper n'a pas de plan B», a dit Mme Moore.

Le coût des F-35 a augmenté de 26%, tandis que l'échéancier de production a été retardé de cinq ans à cause de changements dans le design, de problèmes dans la mise au point des logiciels et de problèmes techniques.

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Le Pentagone réduit sa commande

Aux États-Unis, les démocrates et les républicains qui siègent au comité des Forces armées du Sénat ont exprimé à plusieurs reprises leur frustration devant l'augmentation du coût du programme des F-35.

En 10 ans, le coût du programme est passé de 233 milliards à 385 milliards, alors que d'autres estimations récentes avancent que l'ensemble du programme pourrait coûter plus de 1 billion (1000 milliards) en 50 ans.

Le Pentagone a indiqué cette semaine qu'il achètera 13 avions de moins que prévu et qu'il reporte la construction de 179 autres appareils. Ces mesures permettront à l'administration Obama, aux prises avec un énorme déficit, d'épargner près de 16 milliards US dans l'immédiat.

Au Canada, le gouvernement Harper soutient qu'il paiera en moyenne 75 millions de dollars par avion. On prévoit ensuite dépenser 7 milliards de dollars pour l'entretien des appareils pendant deux décennies. Mais plusieurs estiment que le coût unitaire sera nettement plus élevé - de 110 à 135 millions.

Aux Communes, cette semaine, Stephen Harper a ouvert la porte à une réduction du nombre de chasseurs F-35 que le Canada doit acheter. Il a affirmé que «le gouvernement travaillerait avec le budget» prévu, soit 9 milliards.

En tout, neuf pays (les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, le Danemark, la Norvège, l'Italie, l'Australie, la Turquie et les Pays-Bas) participent à la mise au point de cette nouvelle génération d'appareils. Le Canada a investi jusqu'ici 200 millions dans ce programme.

- Avec William Leclerc