À Pointe-du-Lac, petite municipalité fusionnée à Trois-Rivières, Michael Ignatieff est debout devant une pharmacie Jean Coutu, une dizaine de candidats et de députés autour de lui. Un jeune libéral tient une bannière haute de 2 m derrière laquelle il tente tant bien que mal de se cacher.

Mis à jour le 24 juill. 2010
Hugo De Grandpré LA PRESSE

Mais se cacher de qui? Le chef libéral parle, annonce une portion de sa politique sur la santé en milieu rural, le regard fixé droit devant lui. Mais devant, il n'y a personne. Pas de caméra de télévision. À peu près pas de militants. Entre lui et l'autocar, il n'y a que le vidéaste du parti. Les journalistes écoutent en retrait et sans grand intérêt cette annonce qui n'en est pas une et qui ne devrait pas faire la manchette. Des voisins observent, un peu curieux, mais la plupart se tiennent loin.

Son «annonce» faite, Michael Ignatieff s'avance dans la rue presque déserte, sous le soleil qui tape, à la recherche de mains à serrer. Il en trouvera quelques-unes à la boulangerie du coin. «Elle est tenue par des libéraux», confie l'un de ses adjoints avant que tout le monde ne remonte dans l'autocar.

Pour à peu près n'importe quel politicien, faire campagne l'été relève du cauchemar. Mais pour Michael Ignatieff, plus qu'une réalité, c'est devenu une nécessité. Les sondages placent les libéraux, sous sa conduite, à moins de 26% des intentions de vote, le score obtenu par Stéphane Dion aux dernières élections.

Pendant une quarantaine de jours, il se rendra donc dans toutes les provinces et territoires du Canada à bord d'un autocar baptisé L'Express libéral, sorte de campagne à un seul parti, voire à un seul homme. L'exercice vise au moins quatre objectifs: d'abord, faire passer le message libéral. Ensuite, faire connaître le chef autrement que comme un professeur élitiste et hautain de Harvard, et établir un contraste avec les tournées hyperscénarisées et contrôlées du premier ministre Stephen Harper. Enfin, donner un véritable entraînement de campagne électorale à Michael Ignatieff, qui n'a jamais guidé de parti sur les sentiers de la guerre et dont certains libéraux craignent qu'il se fatigue trop vite.

«C'est la chose la plus difficile que je n'ai jamais tentée de ma vie», admet Michael Ignatieff, quelques minutes avant d'arriver à Pointe-du-Lac, lors d'une entrevue accordée à La Presse à bord de son autocar.

«J'étais journaliste de guerre et on m'a tiré dessus au Kosovo, j'ai été journaliste pigiste pendant 18 ans, j'ai été professeur... Mais ceci est d'un autre ordre de difficulté. C'est un défi incroyable, en fait. Bien sûr que j'éprouve des difficultés. Mais je suis en apprentissage continuel.»

Le défi est de taille, en effet, et la côte de l'apprentissage, abrupte. Comment changer l'image d'un parti qui peine encore à se relever du scandale des commandites sept ans plus tard et dont le chef est encore, après Stéphane Dion, perçu comme un intellectuel distant et ennuyeux? Comment remporter plus que la douzaine de sièges que les libéraux fédéraux détiennent au Québec et convaincre les électeurs de délaisser le Bloc québécois? Comment gagner les prochaines élections?

La réponse, selon Jean Chrétien, que Michael Ignatieff considère comme «le maître de la politique canadienne», est simple: «En faisant ce qu'on fait là. En allant voir le monde.»

C'est donc ce que fait le chef libéral cet été. En jean, bottes de cowboy et chemise à carreaux, coiffé d'une casquette aux couleurs de L'Express libéral, il fait le tour des bureaux de poste, des épluchettes de blé d'Inde, des crémeries de village.

À Québec, mercredi, il a bu de la Molson Dry en canette en faisant cuire des hamburgers pour deux douzaines de libéraux de la capitale. En Beauce, il a servi des crêpes à quelques dizaines de libéraux réunis dans un club de chasse et pêche. «Je préférerais être au chalet, mais il faut que je travaille», a-t-il lancé à la blague.

Denis Coderre et Justin Trudeau, qui l'accompagnent depuis quelques jours, semblent parfois mieux connus que lui. À chaque escale, des militantes se ruent sur le fils de l'ancien premier ministre pour lui demander son autographe ou prendre des photos. «Vous avez rencontré le grand Justin?» demande M.Ignatieff à l'une d'elles. «Ben oui! J'en ai rêvé cette nuit!» répond-elle.

Denis Coderre ne manque pas une occasion d'aborder chaque personne qu'il croise. Sous le regard amusé de ses interlocuteurs, qui le reconnaissent au premier coup d'oeil, il multiplie les blagues, les poignées de main et les tapes dans le dos. «Êtes-vous Facebook ou Twitter, vous?

«Attends de me voir lundi sur Facebook, mon Denis!»

Le défi est d'autant plus grand pour M. Ignatieff et le PLC que le Québec ne semble pas être exactement un terreau fertile pour leurs espoirs électoraux. Le long du chemin du Roy, qu'ils ont suivi cette semaine entre Montréal et Québec, puis à Montréal et à Laval, les libéraux ne détiennent qu'une seule de la douzaine de circonscriptions visitées: Papineau, représentée par Justin Trudeau. Une autre est détenue par le Parti conservateur: la Beauce de Maxime Bernier. Le reste, comme la majorité des circonscriptions au Québec, est dans le giron du Bloc, qui les a toutes remportées avec des majorités confortables. «On veut montrer qu'on est ici pour gagner!» lance une organisatrice lorsqu'on lui demande le pourquoi de ce parcours.

Aussi difficile le défi soit-il, Michael Ignatieff se dit prêt à le relever. Et quand on lui fait remarquer que, dans l'état actuel des choses, ça pourrait être long, il jure qu'il ne baissera pas les bras: «Je suis prêt à prendre des risques avec ma réputation, je suis prêt à prendre des risques avec ma vie. J'ai toujours agi ainsi. Et il faut de la patience, il faut de la persévérance... Il faut de la foi aussi.»