Huntingdon conteste la loi 101 et demande que les villes québécoises puissent choisir la langue dans laquelle elles s'adressent à leurs citoyens. Son maire, Stéphane Gendron, considère que l'obligation d'utiliser le français est une «politique raciste et discriminatoire» qui «viole les droits fondamentaux des gens».

Mis à jour le 7 mars 2012
Pierre-André Normandin LA PRESSE

L'Office québécois de la langue française (OQLF) a avisé en janvier Huntingdon qu'une plainte avait été faite contre la Ville en raison de l'envoi de documents bilingues aux citoyens. Or, l'article 15 de la Charte de la langue française prévoit que les communications de l'administration publique, ce qui inclut les villes, doivent être faites dans la langue de Molière. «Afin d'éviter que des citoyens francophones reçoivent une communication bilingue sans en avoir fait la demande, je vous invite à transmettre vos communications aux citoyens en français seulement», a écrit l'organisme dans une lettre datée du 19 janvier.

Stéphane Gendron, qui soupçonne un «taliban de la langue à Montréal» d'avoir porté plainte, refuse de se plier aux demandes de l'OQLF. Lors de la séance du conseil municipal de lundi soir, les élus d'Huntingdon ont adopté une résolution pour demander au gouvernement de modifier la Charte de la langue française afin de permettre aux villes de servir leurs citoyens dans la langue de leur choix.

«Le gouvernement du Québec - ou l'un de ces organismes comme l'OQLF - n'a pas la légitimité ni même la crédibilité pour imposer une telle politique raciste et discriminatoire à la Ville de Huntingdon et à ces citoyens», peut-on lire.

En vertu de la Charte, seules les municipalités dont plus de la moitié des résidants sont de langue maternelle anglaise peuvent demander à être exemptées de l'obligation de se limiter au français. Selon les données du recensement 2006, 44% des 2457 résidants d'Huntingdon sont anglophones.

«Quand 40% de la population est anglophone, il faut être un imbécile pour refuser de la servir dans sa langue», estime toutefois Stéphane Gendron. Selon lui, dès qu'une municipalité abrite plus de 10% d'anglophones, elle devrait rédiger ses documents dans les deux langues.

Le maire prévient déjà qu'il refusera catégoriquement de se plier aux directives de l'OQLF. «Est-ce que parler anglais, ça donne le cancer du cerveau? Si la réponse est non, personne ne va m'empêcher de servir ma population en français», dit-il. Celui-ci promet de faire de la «désobéissance civile».

«On n'appliquera pas la loi, on va payer les amendes.»

Amendes jusqu'à 40 000$

L'OQLF assure qu'il n'hésitera pas à transmettre le dossier d'Huntingdon au Directeur des poursuites criminelles et pénales, même si seulement 2% des plaintes se retrouvent habituellement devant les tribunaux. Sa présidente, Louise Marchand, ajoute que la municipalité s'expose à des amendes pouvant aller jusqu'à 40 000$.

Qu'importe pour Stéphane Gendron. «C'est parfait, ils nous mettront en faillite, ils nous mettront sous tutelle.»

Et c'est précisément ce que demande de faire le Parti québécois si le maire d'Huntingdon s'entête à bafouer la loi 101. «S'il paie des amendes et continue, le devoir du gouvernement est de mettre la ville en tutelle. La loi existe, elle s'applique. Une ville n'a pas plus le droit de ne pas respecter la loi 101 que de permettre de rouler à 150 km/h ou accepter les pots-de-vin», affirme le député péquiste Yves-François Blanchet, critique en matière de langue. Stéphane Gendron a travaillé auprès de l'ancien ministre péquiste de l'Éducation, Jean Garon, entre 1994 et 1996.

Au ministère des Affaires municipales (MAMROT), on souligne toutefois qu'une mise en tutelle est très rare. De plus, cette mesure est seulement imposée lorsque toute l'administration d'une municipalité est bloquée.

La ministre de la Culture, Christine St-Pierre, assure que son gouvernement n'a pas l'intention de changer la Charte de la langue française. «La loi n'est pas raciste du tout. Un citoyen qui veut avoir de l'information dans une autre langue que le français peut en faire la demande. Le citoyen n'est pas complètement bloqué», assure-t-elle.

À la Coalition avenir Québec aussi, on dénonce la sortie du maire Gendron. «On est entièrement d'accord avec la loi 101 et ce serait inacceptable d'y déroger», dit le député Benoit Charette.

Pas d'anglais, pas d'embauche

Le maire de Huntingdon qualifie la loi 101 de «plus grand complexe d'infériorité des Québécois». Même s'il reconnaît que l'adoption de la Charte a permis aux francophones de s'émanciper, il considère que, aujourd'hui, «un francophone qui ne parle pas anglais est un handicapé social».

Lui-même dit refuser d'embaucher tout francophone unilingue à la Ville d'Huntingdon. «Tu ne parles pas anglais, je ne t'engage pas, je ne veux rien savoir de toi», dit-il. Stéphane Gendron refuse d'y voir une discrimination. «Ce n'est pas de la discrimination d'engager quelqu'un de plus compétent qu'un autre.»

Le maire dénonce au passage «l'hypocrisie du gouvernement» qui offre ses services dans les deux langues. «Tu appelles dans les ministères, tu vas sur les sites internet, tout est bilingue. "Dial 9" pour l'anglais. Mais après, ils demandent aux créatures municipales de ne pas le faire.»

Surtout, le maire se défend de faire cette sortie pour attirer une nouvelle fois tous les projecteurs sur sa ville. «Je ne cherche pas la publicité, je suis déjà à la télé tous les jours.»