«L'étranger» fait désormais plus peur que l'anglo. Aux yeux de six Québécois sur dix, ce qui menace le français, c'est le multiculturalisme. C'est ce qui ressort d'un sondage La Presse-Angus Reid réalisé les 9 et 10 février et portant sur la langue, le bilinguisme et la loi 101.

Louise Leduc LA PRESSE

Ce coup de sonde a été réalisé au moment de la sortie de Maxime Bernier sur la loi 101 et du retour de la controverse sur la place réservée au français aux Jeux olympiques de Vancouver sur le thème: aurait-il fallu plus de Gilles Vigneault?

Au total, 57% des Québécois francophones se sentent toujours menacés par la puissante culture américaine, et 51% par la culture canadienne-anglaise. Voilà qui est tout de même nettement moins élevé que les 66% de Québécois francophones qui ont peur du multiculturalisme.

La loi 101, une nécessité

Sur la loi 101, c'est presque d'une même voix que la réplique à Maxime Bernier est donnée: 79% des Québécois - et 90% des Québécois francophones - estiment que la loi 101 est une nécessité au Québec.

Ce qui ne signifie pas que les Québécois minimisent l'importance de savoir parler anglais, au contraire. Ainsi, 84% d'entre eux jugent important de maîtriser les deux langues officielles. Au Manitoba et en Saskatchewan, au contraire, seulement 8% estiment important de parler français, tandis que seulement 10% des Albertains pensent qu'il est bon d'être bilingue.

Fait amusant, alors même que les Canadiens anglais du reste du pays n'estiment pas important de parler français, ils sont quand même 62% à répondre qu'ils ont l'impression de vivre dans un pays bilingue, relève Jaideep Mukerji, vice-président aux affaires publiques d'Angus Reid.

De façon générale, dit M. Mukerji, la préoccupation des Québécois francophones pour le fait français est très manifeste de question en question. «En même temps, ils sont beaucoup plus ouverts à apprendre l'anglais que ne le sont les Canadiens anglais à apprendre le français.»

Cela étant dit, si les Québécois tiennent fermement à une langue française forte au Québec et s'ils sont 53% à penser que l'état de la langue française s'est détérioré depuis 10 ans, tout indique qu'ils sont loin de juger essentiel de l'entendre rayonner ailleurs au Canada.

Des discours en français

Qu'il s'agisse de discours de fonctionnaires lors de Jeux olympiques au Canada hors du Québec ou de discours de politiciens au Canada hors du Québec, les Québécois se satisfont de ce que le français occupe le plancher à 40%, grosso modo. Et quand il s'agit d'événements ou de discours au Québec - une province où la seule langue officielle est le français -, les francophones d'ici s'accommodent tout à fait de discours aux trois quarts en français ou d'un hymne national chanté à 70% en français.

Les réponses données à cette question sur les événements, discours et hymnes nationaux rendent bien compte, selon Simon Langlois, professeur de sociologie à l'Université Laval, «du fait que les anglophones du Québec sont beaucoup plus ouverts au fait français dans des événements publics que ne le sont les Canadiens anglais du reste du pays.»

François-Pierre Gingras, professeur retraité de science politique à l'Université d'Ottawa, relève la même chose. Le dogmatisme est beaucoup moins élevé que ce que l'on pourrait croire et, fait important, dit-il, «cela vaut aussi bien pour les anglos du Québec que pour les francophones d'ici».

Bien sûr, les anglos du Québec ne sont toujours pas friands de la loi 101, et peut-être est-ce par nécessité qu'ils sont 86% à estimer important de parler français. N'empêche, souligne M. Gingras, cela illustre bien à quel point les choses ont changé, sur le terrain. «Quand j'avais 20 ans, les anglophones du Québec n'auraient jamais répondu cela. À leurs yeux, ils estimaient appartenir à la majorité, pas à la minorité, comme c'est le cas aujourd'hui.»

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La peur de l'étranger

D'une génération à l'autre, la même peur. Ainsi, 63% des Québécois de 55 ans et plus croient que la langue française est particulièrement menacée par le multiculturalisme, et les plus jeunes ne sont pas plus rassurés. Pas moins de 54% des répondants de 18 à 34 ans ont la même perception.

La peur de l'immigrant n'étonne pas Annick Germain, professeure-chercheuse titulaire à l'Institut national de recherche scientifique (Urbanisation, culture et société). Par contre, le fait que l'on pense presque de la même manière, que l'on soit en début de vie ou à la retraite, la surprend franchement.

«Tout cela se passe dans les esprits parce que, dans la vie, on ne peut pas dire qu'on assiste à beaucoup d'escarmouches à Montréal», fait-elle remarquer.

À son avis, la perception des Québécois est sans doute fortement teintée par ce qu'ils voient dans les actualités internationales. «Ce que l'on voit à la télévision colore sûrement les choses et les rend probablement plus menaçantes que ce qu'elles sont réellement au quotidien.»

En tout cas, ce qui est sûr, c'est que la peur de l'anglo, elle, s'est beaucoup dissipée, «sans doute parce que des Canadiens anglais, à Montréal, il y en a de moins en moins», fait observer Mme Germain.