La tuerie de Tucson a braqué l'attention sur la rhétorique partisane enflammée aux États-Unis. Mais qu'en est-il du Québec? Sommes nous capables de débattre de façon constructive? Survol de quelques obstacles.

Mis à jour le 22 janv. 2011
Paul Journet LA PRESSE

Dans les manifestations du Tea Party, il n'est pas si rare de voir des affiches où on affuble le président Obama d'une moustache hitlérienne. Mais les manifestations altermondialistes ne manquaient pas non plus de pancartes où Bush était dépeint en réincarnation du Führer, parfois avec une cible sur son front...

Voilà deux confirmations de la loi de Godwin. En vertu de ce théorème comique, toute discussion trop sanguine culmine avec une accusation nazie. Le Québec semble échapper aujourd'hui au phénomène, même si certaines critiques s'en approchent. Un exemple: la diatribe d'Éric Duhaime, cofondateur du Réseau Liberté-Québec, à une radio de Québec, au printemps dernier. M. Duhaime prétendait qu'Amir Khadir, qui codirige le parti féministe Québec solidaire et qui a combattu les théocrates dans son Iran natal, dissimulait un «agenda islamique».

«Quand j'ai entendu cela, j'étais sidéré, se souvient Thierry Giasson. C'est le même genre de niaiserie que débite le Tea Party aux Etats-Unis», observe le chercheur de l'Université Laval.

Mais cela signifie-t-il pour autant que les Québécois débattent intelligemment? Pour débattre, il faudrait d'abord savoir de quoi on parle. Ce n'est pas toujours le cas, démontrent les recherches d'Henry Milner.

Le politologue mesure depuis plusieurs années les «compétences civiques». Dans son dernier livre, The Internet Generation, on apprend que seulement un Canadien sur trois peut nommer un ministre fédéral. «C'est un peu déprimant», avoue-t-il.

Heureusement, les Québécois de 26 ans et plus réussissent un peu mieux que le reste des Canadiens aux tests de connaissances politiques de base. Et cela devrait perdurer, estime M. Milner. «Le Québec a accompli un rattrapage majeur en éducation depuis quelques décennies. C'est une tendance lourde. Et il y a aussi la question nationale qui politise particulièrement nos citoyens.» Reste que les Norvégiens et les Finlandais obtiennent des résultats presque deux fois supérieurs dans des tests similaires. Monsieur Milner ne s'emballe donc pas. «Il faudrait s'inspirer d'eux en enseignant les compétences civiques à l'école.»

Malgré tout, Thierry Giasson reste optimiste. Dans une démocratie, les citoyens doivent d'abord reconnaître si on défend leurs intérêts. «Et ça, les Québécois sont assez informés pour le faire, soutient-il. En plus, ils se mobilisent lorsqu'ils sont mécontents. Regardez le Suroît, le mont Orford. Les Québécois sont descendus dans la rue et le gouvernement a reculé.»

Pas si rationnels

Si les droits de scolarité augmentent, les jeunes défavorisés fréquenteront moins l'université, avance un sociologue gauchisant au Téléjournal. Le téléspectateur soupèse les arguments et forme ensuite son opinion. C'est ce qui se passe? Pas vraiment, explique Éric Montpetit, politologue à l'Université de Montréal.

Il l'a démontré dans sa récente étude sur l'évaluation du témoignage des experts. «Si un expert pense comme nous, on le jugera plus crédible, explique-t-il. Ça se fait presque automatiquement. Notre écoute est sélective.»

Ce n'est pas un phénomène québécois. L'étude de M. Montpetit a confirmé les résultats d'une plus vaste étude réalisée aux Etats-Unis.

Une vaste littérature documente de tels biais dans notre raisonnement. Selon l'essai américain The Political Brain, on remarquerait moins les contradictions de nos alliés politiques. Le Dr Westen y démontre que le cerveau réagit différemment quand on analyse le discours de nos alliés ou de nos ennemis. Seuls nos alliés stimulent les zones associées aux émotions. «On est moins rationnels qu'on aimerait le croire, c'est certain», dit M. Montpetit.

«Touche pas!»

Résumons: pas toujours bien informés, et parfois partials pour se former une opinion. Maintenant, que fait-on avec ces opinions? Débat-on de façon constructive?

La politique interpelle autant nos intérêts personnels que notre morale. Le débat sera inévitablement émotif. Ce n'est pas forcément mauvais, selon le philosophe Daniel Weinstock.

Les débats ne devraient pas être aseptisés, croit-il. L'affrontement est normal. Mais il devrait être précédé d'un examen honnête des positions adverses. «Le problème, c'est quand on répond seulement avec la question qui suis-je, sans même se demander que faudrait-il faire? Ça ferme la porte à toute discussion», avance-t-il. Un bon exemple selon lui: la commission Bouchard-Taylor. «J'ai vu des gens pleurer parce qu'on les contredisait. Pour eux, ça équivalait à une attaque personnelle.»

Ces réactions surviendraient surtout quand l'identité est en jeu. «On le voyait il y a quelques années avec la langue, poursuit le philosophe. Les gens n'argumentaient même plus. Ils disaient: touche pas à ma loi 101!»

Dans ces conditions, le fossé entre les partis se creuse. Il y a polarisation. «J'ai peur que ce soit arrivé avec la commission Bouchard-Taylor, avoue M. Weinstock. Ç'a peut être même fait reculer le débat. Mea culpa, car j'y ai participé.»

Mais c'est tout de même nettement moins prononcé qu'aux Etats-Unis. «C'est cliché, mais c'est vrai: les Québécois n'aiment pas la chicane», rappelle Thierry Giasson.

Il ajoute que ceux qui polarisent le débat ne le font pas toujours innocemment. Certains savent que leurs adversaires les diaboliseront, alors ils frappent les premiers. «Pour d'autres, ce n'est pas seulement une défense, ajoute-t-il. C'est carrément une façon de diviser pour mieux régner. Mais ça, c'est un autre problème.»

La marmite éclatera-t-elle?

Mais avant de s'inquiéter de la qualité des débats, il faudrait peut-être se demander si les citoyens débattent suffisamment. Certains sujets semblent moins débattus au Québec que dans d'autres démocraties, comme la gauche et la droite, estime M. Weinstock. «C'est parce que la question nationale structure notre politique depuis quelques décennies, avance-t-il. Les politiciens se demandent d'abord s'ils sont souverainistes ou fédéralistes et ils choisissent leur parti en conséquence. Les électeurs votent souvent de la même façon. Au Québec, le débat gauche-droite se fait beaucoup à l'intérieur des partis. Les citoyens en discutent, évidemment, mais ça ne constitue pas un enjeu électoral aussi majeur. D'ailleurs, aux dernières élections, on se demandait si les libéraux et le PQ se distinguaient vraiment en économie.»

Mais cela commence à changer, observe-t-il. Même s'il s'agit d'une bonne nouvelle, il espère que le Québec ne ressemblera pas trop à la France et l'Italie, où le débat gauche-droite ressemble parfois à une guerre de tranchées. «Le monde est trop compliqué pour croire qu'un algorithme de droite ou de gauche donne la solution à chaque problème», rappelle M. Weinstock.

Mais ce monde est-il devenu trop complexe? «Disons qu'il est devenu plus complexe», répond Henry Milner. La raison: l'économie qui se mondiale et se financiarise. «La vigueur de l'économie québécoise dépend de ce qui se passe aux États-Unis, en Europe et ailleurs dans le monde. C'est assez difficile à comprendre. Mais l'économie, c'est fondamental, ça détermine l'argent qu'on a pour tous nos programmes.»

Mais tous les sujets ne sont pas si complexes, nuance Éric Montpetit. «Les gaz de schiste, par exemple, ce n'est pas si compliqué. On fracture la roche dans le sous-sol pour extraire le gaz. Ce n'est pas si difficile à comprendre, quand même.»

Thierry Giasson abonde dans le même sens. «Oui, les grands enjeux économiques et du système de santé ne sont pas toujours faciles à comprendre. Mais certains ont parfois avantage à exagérer ce problème. C'est une façon de dire: ces débats sont techniques, laissez-les entre nos mains. Mais ce n'est pas ça, la démocratie.»

POUR APPROFONDIR LA QUESTION:

> The Internet Generation: Engaged Citizens or Political Dropouts?, de Henry Milner

> Étude d'Éric Montpetit et Érick Lachapelle

> Étude américaine qui a inspiré l'étude de MM. Montpetit et Lachapelle:

> Political Brain de Drew Westen

> Ouvrage de référence de Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie, sur certains biais dans notre raisonnement