Du début à la fin, cette crise d'Oka aura été surréaliste. Soixante-dix-huit jours de crise pour l'agrandissement d'un golf. Les chars d'assaut à Châteauguay. Des Blancs qui lancent des pierres aux Amérindiens. Un policier tombé au combat. Une guerre des nerfs sans précédent. «Tire, vas-y, tire!» entend-on un soldat crier dans une vidéo. «Je veux voir leur figure avant de les tuer», lance un Amérindien. Toute cette violence dans un Québec habituellement si paisible. Vingt ans plus tard, rencontre avec deux femmes qui ont vécu la crise d'Oka au plus près.

Mis à jour le 10 juill. 2010
Louise Leduc LA PRESSE

«On ne s'intéresse à nous que lorsque nous érigeons des barricades. Ça en dit long sur la démocratie au Canada.»

C'est la conclusion que tire Ellen Gabriel, 20 ans après la crise d'Oka. Non, dit-elle, 20 ans plus tard, «rien n'a changé et nous n'avons toujours pas accès à nos terres».

En 1990, elle avait 31 ans et les siens l'avaient désignée porte-parole des Mohawks devant les médias.

Elle se souvient d'avoir été fière, d'avoir eu peur et de n'avoir presque pas dormi. «Ce qui était le plus épeurant, c'était de voir que le gouvernement n'avait aucune autorité sur la Sûreté du Québec.»

Ellen Gabriel demeure furieuse contre la SQ. Ses agents ont été provocateurs, «ils ont laissé des gens de Châteauguay nous lancer des pierres à la figure et ils n'ont même pas respecté une entente en bonne et due forme avec le gouvernement pour permettre le ravitaillement de notre communauté en médicaments et en d'autres biens de première nécessité. La SQ a refusé, elle a dit: "On n'a pas à respecter cette entente."»

À ce jour, Ellen Gabriel attend toujours des excuses. De la Sûreté du Québec, mais aussi de l'armée et des gouvernements du Québec et du Canada. «Ils ont tous fait preuve de racisme à notre égard.»

À la base, demande-t-elle, «comment le maire d'une petite municipalité comme Oka a-t-il pu décider de lui-même de faire appel à la Sûreté du Québec»?

Le seul qui trouve grâce à ses yeux? L'ancien ministre fédéral des Affaires autochtones John Ciaccia, qui, soit dit en passant, dans une entrevue qu'il a accordée à La Presse au mois de juin, a déclaré que c'est l'intransigeance d'Ottawa qui avait fait durer la crise à outrance.

«John Ciaccia était un homme respectueux, qui a fait de son mieux, avec les limites qui étaient les siennes, dans le contexte où certains de ses collègues souhaitaient surtout qu'un grand ménage soit fait.»

Et les Mohawks et les Warriors, ont-ils quelque chose à se reprocher? Non, répond Ellen Gabriel.

Même pas la mort du caporal Lemay? «Dans les jours suivant sa mort, des articles disaient qu'une balle était entrée en dessous de son coude. Il fallait pour cela que le coup arrive de très près. Nous continuons de croire qu'il a été atteint par un tir ami. La SQ tirait à l'aveugle, sans discernement. Ce n'est pas surprenant que ce soit arrivé.»

En mai 1991, dans son rapport sur la mort du caporal Lemay, le coroner Paul G. Dionne a pourtant exclu cette hypothèse au vu des expertises balistiques.

«Le coroner a eu tort et il n'était pas impartial, soutient Ellen Gabriel. De toute façon, quand l'enquête a commencé, les preuves n'étaient plus sur place. On ne saura jamais qui a tiré.»

Elle le répète: les siens sont non violents et n'ont rien fait de répréhensible. À peine ont-ils au début érigé une barricade à Kanesatake «sur une route de terre à peu près pas utilisée».

Et la barricade du pont Mercier, qui a fait faire de pénibles détours à des milliers de Québécois tous les jours? «Cette barricade a sauvé des vies. Cette barricade a évité qu'un autre assaut soit lancé contre nous.»

Pour ce qui est du grand désagrément causé aux automobilistes, «les gens doivent comprendre qu'il y a parfois des choses plus importantes» à prendre en considération.

«Nous avons été attaqués. Jamais nous ne sommes entrés dans les maisons, à Oka, à la pointe du fusil. Dans toute l'histoire, la violence a toujours été engagée par le Canada. Si quelqu'un doit être qualifié de violent, c'est bien le Canada. Pas nous.»