Avec une facilité déconcertante, un bricoleur spécialiste du trucage de compteurs d'électricité a pu priver Hydro-Québec d'une douzaine de millions de dollars au cours des dernières années, a appris La Presse. Et neuf ans après qu'il fut apparu sur son radar, la société d'État a encore fort à faire pour récupérer son argent.

Mis à jour le 25 janv. 2012
Vincent Larouche LA PRESSE

Dans des documents judiciaires déposés en cour, Hydro-Québec affirme que ses employés ont entendu parler de Pierre-Robert Jean pour la première fois en 2003. Des clients disaient que le quinquagénaire s'était présenté à leur porte en proposant, pour un tarif de 300 $ à 500 $, de réduire significativement leurs factures d'électricité.

Dans certains cas, il se serait faussement présenté comme un employé d'Hydro-Québec, où il n'a pourtant jamais travaillé. Il aurait aussi prétendu posséder des entreprises légales d'électricité. Ni La Presse ni la Régie du bâtiment n'ont retrouvé de trace de ses entreprises, dans le cadre de ce reportage. La Corporation des maîtres électriciens confirme qu'elle a déjà sanctionné M. Jean pour des travaux effectués sans licence.

Quelques outils

La technique de Pierre-Robert Jean nécessitait peu de travail. Il ouvrait la boîte du compteur, se livrait à quelques manipulations, coupait des fils, et diminuait de 50% à 66% la quantité d'électricité comptabilisée par l'appareil. Puis il refermait la boîte, ni vu ni connu.

Tout ce dont il avait besoin, selon les experts d'Hydro-Québec, c'était d'un peu de ruban électrique, de colle, de pinces, d'un condensateur et de matériel de soudure.

Son petit manège a vite connu un succès monstre. Son numéro circulait. Avec des centaines de clients dans le Grand Montréal et ailleurs, Pierre-Robert Jean était en voie de devenir un entrepreneur prospère.

Tous ses clients n'étaient pas des miséreux peinant à payer leurs factures. Certains seraient même millionnaires. C'est le cas des frères Domenico et Antonino Arcuri, qui auraient fait trafiquer le compteur de leur entreprise de crème glacée Ital Gelati, selon les soupçons d'Hydro. Domenico Arcuri, dont le nom apparaît une vingtaine de fois au registre des écoutes électroniques de l'enquête antimafia Colisée, est un acteur-clé dans la réorganisation du crime organisé italien depuis quelques années, selon le livre Mafia inc. des journalistes André Noël et André Cédilot. Il aurait communiqué 22 fois avec Pierre-Robert Jean, selon les registres téléphoniques du cellulaire de ce dernier.

Hydro-Québec réclame plus de 350 000 $ en factures impayées et en amendes aux frères Arcuri.

Une peine dans la collectivité

Pierre-Robert Jean a été arrêté en 2007, puis de nouveau arrêté en 2008. Le 1er septembre 2009, il a discrètement plaidé coupable à 45 chefs d'accusation de vol d'électricité et complot.

Le juge lui a imposé une peine de deux ans moins un jour à purger dans la collectivité. La Presse a tenté sans succès de le joindre pour obtenir sa version des faits. Son avocate n'a pas souhaité commenter l'affaire.

Le rôle d'évaluation foncière de Montréal montre que M. Jean est toujours propriétaire de deux immeubles à Montréal-Nord. Lorsqu'il les a achetés, en 2008, il s'est décrit devant le notaire comme un «travailleur autonome» et un «chef d'équipe».