On va de surprise en surprise dans le procès en diffamation opposant Pierre Karl Péladeau à Sylvain Lafrance, de Radio-Canada. Hier, les avocats du PDG de Quebecor ont demandé au juge Claude Larouche de se récuser pour cause de partialité et d'incapacité.

Mis à jour le 27 nov. 2010
Christiane Desjardins LA PRESSE

Troublé et manifestement irrité, le juge Claude Larouche a remis l'audition de la requête à lundi. «Vous la vouliez votre remise? Vous allez l'avoir. Votre stratégie est profitable», a-t-il dit d'un ton sec, avant de quitter la salle d'audience.

Au cours de ce procès, qui a commencé il y a 13 jours au palais de justice de Montréal, le juge Larouche a fait de nombreuses interventions qui ont indisposé les avocats de M. Péladeau. «Mes autres collègues ont pas voulu la prendre (la cause)... j'ai été le dernier à choisir... je vous dirai pas ce qu'il a dit le collègue qui a pas voulu la prendre», a-t-il dit notamment. Il a aussi fait des allusions au sujet de M. Péladeau, disant qu'il était «caractériel», que des rumeurs couraient sur le fait qu'il avait payé trop cher pour Vidéotron, que le nom de Jean Coutu était plus aimé que le sien. «Jean Coutu, c'est l'ami de tout le monde... Vous, vous n'avez pas que des amis, je crois.» Si certains commentaires étaient faits sur le ton de la plaisanterie, cela n'a pas fait rire les avocats de M. Péladeau. Le juge a également dit des choses qui n'ont visiblement pas plu à la partie adverse, mais cela s'est produit moins souvent.

Quoi qu'il en soit, l'affaire a culminé à la fin de la journée, jeudi, quand Me James Woods, avocat principal de PKP, a demandé au juge de suspendre l'audience du lendemain, afin de la remettre à lundi. Le juge a refusé, même après que Me Woods lui eut dit qu'il faisait cette demande parce que sa soeur était morte, qu'il devait s'occuper des funérailles qui se déroulaient en Ontario, à plusieurs centaines de kilomètres. Le juge a rétorqué que Me Woods pouvait s'absenter, mais que son «acolyte», Me Richard Vachon, pouvait très bien poursuivre. Me Woods, qui a fait montre d'une grande réserve depuis le début du procès, a paru abasourdi.

Intimidation

Hier matin, Me Woods était absent, mais les avocats de PKP ont présenté leur requête en récusation. Ils allèguent que, par ses propos, le juge a instauré un «climat d'intimidation» à leur égard. Ils disent douter de la capacité du magistrat à traiter adéquatement cette cause alors que celle-ci était pratiquement terminée. Les avocats de PKP avaient fini leurs plaidoiries et Me Julie Chenette, de Radio-Canada, achevait la sienne. Il restait tout de même un droit de réplique. Par ailleurs, les avocats de PKP relèvent qu'ils ont perdu une journée par la faute du juge, car ils ont dû faire venir des témoins pour prouver que M. Péladeau n'avait rien à voir avec les articles à son sujet parus récemment dans des magazines compétiteurs de Quebecor.

»Me faire changer d'idée»

Hier matin, après avoir pris connaissance de la requête, le juge Larouche a reproché à Me Woods de l'avoir poursuivi, voire harcelé, jusque dans son bureau, la veille. «J'étais perturbé qu'on me coure après pour me faire changer d'idée», a-t-il ajouté, avant d'ajourner l'audition de la requête à lundi.

En sortant de la salle d'audience, Me Julie Chenette a dit que c'était un incident très inhabituel et que la situation était «très délicate». Le porte-parole de Quebecor, Serge Sasseville, a déploré la situation et a dit que les défenseurs de Quebecor n'avaient d'autre choix que de demander la récusation du juge, vu les circonstances.

Rappelons que, dans ce procès en diffamation, le grand patron de Quebecor réclame 700 000$ à Sylvain Lafrance, pour des propos qu'il a tenus en janvier 2007. Après que Quebecor eut annoncé son intention de suspendre ses paiements au Fonds canadien de télévision, M. Lafrance avait déclaré que M. Péladeau «se promenait comme un voyou...».

Nommé juge à la Cour supérieure en Abitibi en 1981, le juge Larouche est venu à Montréal pour occuper ses fonctions à partir de 1992. Âgé de 72 ans, il agit actuellement comme juge surnuméraire Il est issu d'une famille de 12 enfants, comptant trois paires de jumeaux, dont lui-même.