Ce n'est pas d'une feuille blanche que l'administration Tremblay aura besoin pour régler le problème de financement des arrondissements, mais plutôt d'un bon chéquier. Les demandes des 19 maires de Montréal se chiffrent à plusieurs dizaines de millions, selon une tournée de La Presse.

Karim Benessaieh et Pierre-André Normandin LA PRESSE

«Ce n'est pas compliqué, on manque tous d'argent, lance tout de go Luis Miranda, maire de l'arrondissement d'Anjou et membre du parti du maire, Union Montréal. Dix ans plus tard, ça n'a donné aucune économie. Je ne sais plus où couper.»

En fait, des 19 arrondissements, un seul ne se plaint pas du gel imposé depuis trois ans: Ville-Marie, dirigé par Gérald Tremblay, aussi maire de Montréal. L'arrondissement du centre-ville est, de loin, celui qui reçoit le plus d'argent par habitant, soit 879$, comparativement à 506$ en moyenne pour les 18 autres. C'est aussi celui qui génère les revenus locaux les plus importants: il prévoit récolter 14 millions en 2012.

Tous les autres maires interrogés se sont dits étranglés par le gel de dotation, même les membres d'Union Montréal, le parti de Gérald Tremblay. Cinq maires ont refusé de répondre aux questions de La Presse, mais leurs rapports financiers font tous état de leurs difficultés à boucler leur budget.

Douloureux 2%

Mais au-delà de l'argent, la majorité des arrondissements consultés souhaitent surtout un changement profond dans leurs relations avec la Ville. «Si on me donne un chèque de 10 millions sans rien changer aux façons de faire actuelles, je vais me retrouver avec le même trou financier l'an prochain», précise Anie Samson, mairesse de Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension.

D'une manière générale, les arrondissements souhaitent que l'argent que leur verse la Ville chaque année - la fameuse «dotation» - évolue selon les besoins. Un hiver plus enneigé? Il faudrait réévaluer les budgets «pour s'assurer d'être moins vulnérables», dit Stéphane Plante, directeur de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâces, dont le maire est... Michael Applebaum, le grand responsable de la révision du financement des arrondissements.

L'exemple le plus criant: l'administration Tremblay a accordé aux employés municipaux des hausses salariales de 2% en 2011. Or, le tiers de ces 22 000 salariés (soit quelque 7000) relèvent des arrondissements, lesquels n'ont pas reçu un sou de plus pour les payer cette année-là.

Le maire du Sud-Ouest, Benoît Dorais, estime que ces augmentations de salaire lui coûtent 1 million par année, comme à la majorité des arrondissements. À cette somme, il faut ajouter au moins 800 000$ pour couvrir l'inflation du coût des achats et des contrats.

L'arrondissement de Villeray, l'un des plus pauvres de la métropole, s'occupe de l'entretien de dizaines d'édifices municipaux dont il a hérité au moment de la création de la Ville. Beaucoup sont mal en point: il faudrait injecter 40 millions d'un seul coup pour corriger le problème. Or, Mme Samson dispose d'environ 7 millions par année pour ses investissements - y compris pour la voirie, qui en absorbe la moitié.

Première demande, que partagent les quatre arrondissements dirigés par le parti de l'opposition Vision Montréal: que la Ville de Montréal gère elle-même l'entretien de ses immeubles.

Développer à prix fort

Ailleurs, notamment à Lachine et à Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, on a un autre grief: l'argent généré par l'arrivée de nouveaux résidants, de commerces ou d'industries va entièrement dans les coffres de la ville centre.

«On a construit 2307 habitations à Lachine depuis la fusion, rappelle le maire Claude Dauphin, d'Union Montréal. Ce sont des services de bibliothèque, de déneigement, de loisirs supplémentaires à donner pour lesquels je n'ai pas un sou de plus. On développe, mais on ne reçoit que les factures.»

Même son de cloche du côté d'Ahuntsic-Cartierville: «On a fait un beau projet de 60 millions, mais tout ce qu'on a récolté, ce sont les droits des permis de construire. Tout le reste va à la ville centre», déplore le maire Pierre Gagnier.

Deuxième demande: que les arrondissements qui ont un fort potentiel de construction récupèrent une partie des nouveaux impôts fonciers.

La charte de la Ville prévoit d'ailleurs ce mécanisme, qui n'a jamais été voté formellement. Les arrondissements pourraient ainsi mettre la patte sur 50% des nouveaux revenus générés pendant 10 ans.

Que faire avec les arrondissements où la construction est presque impossible? Établir une forme de péréquation stable, prévisible, qui tiendrait compte d'une foule de facteurs, ont répondu quelques maires. C'est le fameux budget «paramétrique», basé sur une formule complexe mais objective, que la Ville a envisagé en 2006.

Cette année-là, l'exercice mené par les fonctionnaires avait déjà conclu qu'il manquait 37,2 millions aux arrondissements pour boucler leur budget. Six ans plus tard, de toute évidence, leur situation a empiré.



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Ahuntsic-Cartierville


> Dotation par habitant: 469$

> 126 607 résidants

Le maire d'Ahuntsic-Cartierville, Pierre Gagnier, estime qu'il lui manque au moins 4 millions par année pour offrir des services de qualité à ses citoyens. «Mais 5 ou 6 millions de plus, ce serait mieux.» Pour équilibrer son budget, l'arrondissement a notamment réduit les heures d'ouverture et le personnel dans ses bibliothèques. Le principal regret de Pierre Gagnier, c'est de ne pas pouvoir en faire assez pour combler les nids-de-poule. Son administration investit 1,1 million dans la réfection des rues, alors qu'il faudrait le double. «Notre budget est très serré, alors on va au plus urgent.»

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L'Île-Bizard-Sainte-Geneviève

> Dotation par habitant: 640$

> 17 590 résidants

Camps de jour annulés, fermeture de l'une des deux bibliothèques et réduction des heures d'ouverture de l'autre, réductions de personnel: les compressions se multiplient à L'Île-Bizard-Sainte-Geneviève. Sur papier, l'arrondissement est pourtant l'un de ceux qui reçoivent le plus d'argent par habitant à Montréal. Mais voilà, c'est aussi le moins densément peuplé, avec 750 habitants au kilomètre carré. En comparaison, le Plateau en compte 12 500. Le maire Richard Bélanger (Union Montréal) estime que son arrondissement a beaucoup perdu lors de la défusion de Sainte-Anne-de-Bellevue, en 2006. Il déplore également que tous ses citoyens doivent payer pour les transports en commun alors que seulement 10% ont accès aux services.

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Saint-Laurent

> Dotation par habitant: 747$

> 84 833 résidants

Saint-Laurent a beau se classer au deuxième rang des arrondissements qui reçoivent le plus d'argent par habitant, c'est encore trop peu, selon son maire, Alan DeSousa. La forte croissante qu'on y observe a un coût: plus de rues à déneiger, plus de déchets à collecter, plus de citoyens à desservir. «Quand on ajoute de 12 000 à 14 000 personnes sans ajustement budgétaire, ça devient très difficile de maintenir les services», dit M. DeSousa. L'arrondissement considère également qu'il n'offre pas suffisamment de services à sa population. Saint-Laurent n'est doté que d'une bibliothèque, construite pour une population de 36 000 personnes, et n'a aucune piscine intérieure. «On est à une étape où notre gestion serrée ne peut pas continuer, il faut trouver une autre façon de faire», affirme Alan DeSousa.

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Sud-Ouest


> Dotation par habitant: 719$

> 69 860 résidants

Dans son budget 2012, l'arrondissement évalue son manque à gagner à 2,3 millions. Pour équilibrer ses finances, le maire Benoît Dorais dit essayer de faire des compressions dans les services «où ça ne paraît pas trop». «On coupe le gazon toutes les deux semaines plutôt qu'une fois par semaine. Si un employé à la collecte des ordures tombe malade, la collecte va à la prochaine fois.» L'arrondissement a toutefois soulevé une vive indignation après avoir envisagé de fermer le bain Émard. Si le maire Dorais a reculé, la solution pour boucler son budget reste bien incertaine: l'arrondissement a envoyé une facture au ministère des Transports pour «utilisation du domaine public» lors des travaux à l'échangeur Turcot... Reste maintenant à voir si Québec acceptera de payer. «On l'espère, sinon on aura un budget 2013 très difficile.»

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Ville-Marie


> Dotation par habitant: 879$

> 78 876 résidants

L'arrondissement géré par Gérald Tremblay nage dans l'argent. Ville-Marie reçoit de Montréal 879$ par habitant, la dotation la plus élevée de la métropole. Les revenus locaux -14 millions en 2012 - sont également les plus élevés. Les entrées d'argent sont si importantes que l'arrondissement a bouclé son année 2010 avec un surplus de 12,3 millions, le plus important. Alors que pratiquement tous les arrondissements réduisent leur effectif en 2012, le centre-ville prévoit au contraire embaucher 17 personnes. En entrevue, Gérald Tremblay refuse de dire si le financement de son arrondissement est trop élevé, mais souligne que Ville-Marie est le «seul centre-ville habité d'Amérique du Nord» et que plus de 500 000 personnes y affluent tous les jours pour travailler ou étudier.

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Lachine


> Dotation par habitant: 643$

> 41 391 résidants

Le maire de Lachine, Claude Dauphin, a lancé un pavé dans la mare il y a un mois en qualifiant d'«échec» le système montréalais actuel. Élu de la première heure d'Union Montréal (le parti du maire Gérald Tremblay), il demande essentiellement une chose pour son arrondissement: une part des nouveaux revenus générés par la construction immobilière. Il qualifie de «rachitique» la dotation actuelle, de 26,6 millions. «Si Lachine était comme autrefois, avant la fusion, on disposerait de dizaines de millions supplémentaires», plaide-t-il. Il évalue son manque à gagner à 2,5 millions en 2012. Pour boucler son budget, il a notamment dû fermer des camps de jour, diminuer la collecte des déchets de 2 à 1 fois par semaine et abolir 20 postes.

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Villeray- Saint-Michel- Parc-Extension

> Dotation par habitant: 432$

> 142 825 résidants

Mairesse de l'un des arrondissements les plus populeux et les plus pauvres de Montréal, Anie Samson, de Vision Montréal, résume sa situation en une phrase: «Je ne vois pas comment arriver à garder la tête hors de l'eau.» Aux prises avec des équipements vétustes que son budget ne lui permet pas de réparer, elle ne peut compter sur la construction résidentielle pour engranger des surplus consistants. Pas question d'imposer une taxe locale. Difficile également de construire de nouvelles infrastructures de loisirs - une maison de la culture, un centre sportif - dont il faudra ensuite financer les activités. Pour 2012, l'arrondissement a haussé ses tarifs, aboli sept postes, réduit la publication du bulletin d'information et les études techniques. Sa demande: un fonds de péréquation qui profiterait aux plus pauvres. Selon une évaluation sommaire, l'arrondissement aurait besoin de 2 à 6 millions de plus par année.

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Anjou


> Dotation par habitant: 612$

> 40 891 résidants

Le turbulent maire d'Anjou, Luis Miranda, ne s'en cache pas: la fusion a été une catastrophe. Même s'il est membre du parti du maire, il critique vertement les compressions qu'on a refilées aux arrondissements. «En 2001, j'avais 234 employés, j'en ai aujourd'hui 201. Je n'ai ajouté aucun nouveau service en 10 ans. On était parmi les moins taxés, nous avons maintenant le plus haut taux d'imposition. Trouvez l'erreur.» Lorsqu'il rencontrera Michael Applebaum, il compte plaider pour des dotations basées sur le nombre d'habitants, l'étendue du territoire et les «particularités locales». Celles d'Anjou: un parc d'affaires qui occupe 50% de son territoire... et pratiquement aucune possibilité de construction immobilière. «On est bâti à 100% depuis plusieurs années.»

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Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles

> Dotation par habitant: 541$

> 105 372 résidants

Tout comme Lachine, cet arrondissement attire beaucoup de construction résidentielle et estime qu'il n'en récolte pas les fruits. Sa mairesse, Chantal Rouleau, a été la première rencontrée par Michael Applebaum et son équipe la semaine dernière. «Sa page n'était pas du tout blanche, estime-t-elle. Il semble privilégier l'idée de taxes locales, mais c'est une boîte de Pandore. L'idée de Montréal, ce n'était pas de créer 19 villes.» Outre la moitié des revenus immobiliers, elle demande un partage des droits de mutation immobilière. Elle suggère également des économies au moyen du regroupement de services et de l'élimination des dédoublements. Coût des demandes: 7 millions d'ici à 2013.

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Plateau-Mont-Royal

> Dotation par habitant: 506$

> 101 054 résidants

Même si La Presse n'a pu l'interviewer, il a été plutôt facile de retrouver les demandes du très médiatique maire du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez. Aux prises avec une dette d'au moins 2 millions à son arrivée, il a multiplié les mesures pour boucler son budget et financer son programme électoral. Ajout de parcomètres et de permis de stationnement, abolition de trois postes, abandon du déneigement pendant le week-end: c'est 2,3 millions que le Plateau a dû trouver pour boucler son budget 2012. Le maire Ferrandez a publié une lettre en septembre 2011 pour demander un prêt de 2 millions au maire Tremblay. Il attend toujours la réponse.

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PRÉCISION

Dans cet article publié le 1er février, nous avons écrit que l'arrondissement d'Ahuntsic-Cartierville avait dû réduire les heures d'ouverture et le personnel de ses bibliothèques. Le maire Pierre Gagnier précise que ces compressions ont été envisagées, mais que ce scénario a été abandonné. Nos excuses.