Depuis l'effondrement d'une poutre dans le tunnel Viger de l'A720, dimanche, le ministère des Transports du Québec a fait installer des piliers sous deux autres poutres. Cela montre une chose: le MTQ doute de la stabilité de certaines d'entre elles. Un rapport d'inspection de 2008 lui avait recommandé de les consolider, mais il avait négligé de le faire.

Mis à jour le 4 août 2011
André Noël LA PRESSE

Le ministère des Transports a négligé de renforcer les assises des poutres du tunnel Viger comme le recommandait un rapport d'inspection datant de 2008, selon une enquête de La Presse.

La poutre qui est tombée dimanche à l'entrée du tunnel, dans l'autoroute Ville-Marie (A720), reposait de part et d'autre sur des assises larges de seulement 30 cm chacune.

>>> Consultez un extrait du plan obtenu par La Presse

Le dessous de l'assise, côté nord, a été réduit à 15 cm lors du décapage du mur de soutien, des travaux qu'avait commandés le Ministère. Il ne restait plus alors qu'un petit rebord de béton dépourvu de toute armature d'acier, selon l'entrepreneur de la firme Laco, qui nous a accordé une entrevue exclusive.

Le rebord a donc cédé, entraînant dans sa chute la poutre de 30 tonnes et plus de 100 tonnes de paralumes, ces écrans qui permettent aux automobilistes d'habituer leurs yeux à l'entrée du tunnel.

Or, le rapport d'inspection fait en 2008 signalait que les assises de plusieurs poutres du tunnel Viger devaient être renforcées. Le rapport recommandait «la réparation/modification de bloc d'assise» et la «réparation/remise en position d'appareil d'appui».

Daniel Bouchard, chef du service des structures au ministère des Transports du Québec (MTQ), a confié au cours d'un entretien, mercredi, que ces travaux de réparation n'avaient pas été faits avant l'effondrement de dimanche.

Le MTQ est maintenant tellement inquiet de la fragilité de certaines assises que, depuis cet effondrement, il a fait installer en catastrophe des piliers sous 2 des 19 poutres restantes de ce secteur (voir photo).

Une autre poutre a carrément été enlevée et une quatrième a été stabilisée.

Le rapport d'inspection de 2008 soulignait que l'état du tunnel, et particulièrement des poutres, posait un danger: «On peut considérer l'état général [du tunnel] comme étant critique quant à l'aspect sécurité des usagers.»

Depuis la publication de ce rapport, lundi, le ministre Sam Hamad et la sous-ministre Anne-Marie Leclerc soutiennent que le MTQ a suivi toutes ses recommandations. «Les huit recommandations sécuritaires ont été suivies depuis 2008, afin justement de rendre les infrastructures sécuritaires», a affirmé M. Hamad mardi.

Or, au moins une recommandation n'a pas été suivie, à savoir le renforcement des assises des poutres.

Défaillances

L'enquête de La Presse a permis de constater cinq importantes défaillances qui ont contribué à la chute de la poutre no 2:

1. Assises trop étroites

Des assises larges de seulement 30 cm soutiennent, de part et d'autre, des masses impressionnantes de béton (chaque poutre et ses paralumes pèsent plus de 100 tonnes), a confirmé Daniel Bouchard, mercredi. Réduire le mur de soutènement sous ses assises à une largeur de 15 cm n'était-il pas une opération risquée? «J'ai une opinion, mais ce sera aux experts de se prononcer», a répondu M. Bouchard.

2. Absence d'armature d'acier

L'armature d'acier du mur de soutènement ne se rend pas jusqu'aux assises, a révélé Luc La Haye, propriétaire de l'entreprise Laco Construction, au cours d'une entrevue exclusive accordée mercredi à La Presse. Les tiges d'acier, d'environ 3 cm de diamètre, montent dans le mur depuis la chaussée mais s'arrêtent à 30 cm sous la surface de l'assise et de la poutre.

3. Pas d'ancrage pour les poutres

Les poutres qui soutiennent les paralumes sont simplement appuyées sur les assises et ne sont pas ancrées à la structure fondamentale du tunnel. Dans certains cas, elles ne touchent même pas à cette structure: elles s'appuient seulement sur une partie des assises et non sur toute leur largeur. Le rapport de 2008 signalait que des parties de béton ne comportaient pas d'étriers.

4. Décapage excessif du mur de soutènement

Les ingénieurs ont indiqué à la firme Laco Construction qu'elle pouvait décaper les murs de soutènement jusqu'à 20 cm sous la surface de l'assise. Laco a jugé que c'était insuffisant et a décidé d'arrêter le décapage à 30 cm sous cette surface. Même cette distance était insuffisante.

5. Fatigue du béton

Après 40 ans, le béton a subi l'usure du temps. Richard Gagné, expert en béton de l'Université de Sherbrooke, souligne que la pierre concassée utilisée dans la fabrication du béton au Québec, avant les années 80, était souvent déficiente. La pierre choisie et concassée pouvait gonfler en raison d'une réaction chimique connue sous le nom de «réaction alcali-granulat» (RAG). «Les experts de l'époque ignoraient qu'il fallait éviter certains types de pierre dans la fabrication du béton», explique M. Gagné. Il n'est pas sûr que les ingénieurs qui ont signé les plans et devis des travaux de décapage des murs de soutènement ont tenu compte de ce facteur.

Rapport secret

Le rapport d'inspection de 2008 indiquait ceci: «La capacité structurale des paralumes en béton doit faire l'objet d'une expertise par le MTQ.» Cette expertise a-t-elle été réalisée?

«Le ministère des Transports a commandé une évaluation de la capacité portante, a répondu M. Bouchard. On a reçu le rapport, et la capacité est suffisante.»

Est-il possible de voir ce rapport? «Malheureusement, pour l'instant, comme vous a dit M. Hamad, il nous faut terminer l'analyse de ce rapport, et après, on pourra sans doute le diffuser, a dit M. Bouchard. Mais ce n'est pas moi qui vais décider.»

Mais puisque la capacité portante a été jugée suffisante, pourquoi le Ministère a-t-il fait installer des piliers sous deux poutres? «C'est une structure temporaire qui vise à accroître la sécurité», a répondu Réal Grégoire, un des porte-parole du MTQ.

Plus tôt, M. Bouchard avait expliqué que les travaux de sécurisation du tunnel, recommandés par le rapport d'inspection de 2008, consistaient à s'assurer que des «galettes» de béton ne tombent pas sur la chaussée. Ce travail a été fait, a-t-il dit.

Mais qu'en est-il de la réparation et de la modification des assises des poutres, aussi recommandées par le rapport d'inspection? Après un long silence, M. Bouchard a répondu: «Ce que je peux vous dire, c'est que, dans les plans et devis, ce n'est pas indiqué.»

En d'autres mots, les plans et devis des contrats de rénovation du tunnel ne comprenaient pas la réparation et la modification des assises. Par conséquent, ces travaux n'ont pas été faits.

Les plans et devis remis à la firme Laco Construction avaient été préparés par les ingénieurs Caroline Moisan, Maude Trépanier et Olivier Joly, de la firme SNC-Lavalin.

Seule Mme Moisan était au bureau, mercredi. Elle a refusé de nous parler et a préféré nous diriger vers la porte-parole de SNC, Leslie Quinton. Cette dernière a dit que SNC ne faisait aucun commentaire.

- Avec la collaboration de Vincent Larouche