Des milliers de mètres de tiges d'acier courent le long des structures de béton du pont Champlain. Le long des poutres, en travers des poutres et d'une extrémité à l'autre des têtes de piliers. Sur les côtés, des câbles d'acier forment des «arbalètes» qui soulagent les poutres d'une partie du poids des camions qui passent par milliers, chaque jour, sur le pont le plus utilisé au Canada.

Mis à jour le 1er avr. 2011
Bruno Bisson LA PRESSE

Un peu partout, au gré des réparations, la société fédérale des Ponts Jacques-Cartier et Champlain (PJCC) a fait installer 56 capteurs qui transmettent par fibre optique des données sur le comportement de certaines composantes du pont au passage des véhicules lourds. En cas de dépassement critique, le système est programmé pour alerter par téléphone cellulaire les responsables de cette surveillance. Aucune alerte n'a jamais été transmise.

«C'est possiblement l'infrastructure la plus surveillée au Canada», affirme Glen Carlin, directeur général de PJCC.

C'est probablement, aussi, l'une des structures où se succéderont le plus grand nombre de chantiers, et ce, pour des années à venir. Une vingtaine cette année seulement. On renforce les poutres, on répare les têtes de piliers, des joints de dilatation, la bande médiane qui divise les voies de circulation...

C'est la rouille qui ronge le pont Champlain de l'intérieur. Après presque 50 ans, la «brume de sel» qui enveloppe le pont en hiver s'est infiltrée jusqu'à l'intérieur des poutres et a rongé les câbles en acier qui en assuraient la résistance.

Selon les rapports produits pour PJCC par la firme Delcan, rendus publics par La Presse il y a deux semaines, les poutres de rive, de chaque côté du pont, et les chevêtres sur lesquels elles reposent ont subi les dommages les plus importants, si sérieux que le risque d'un effondrement total ou partiel d'une travée ne peut pas être écarté ».

«Oui, il y a un risque d'effondrement si on ne fait rien. Mais, justement, on a monté tout un système pour gérer ce risque», nuance Glen Carlin, qui croit que le pont est sûr pour encore 10 ans.

«Au-delà, c'est de la spéculation», dit-il.

Réagir pendant 15 ans

Le problème de la corrosion des câbles d'acier à l'intérieur des poutres est connu depuis longtemps.

«Il faut bien comprendre qu'on ne peut pas voir dans une poutre, explique le directeur. On regarde une poutre, on sait qu'il y a des câbles d'acier à l'intérieur qui assurent la post-tension, mais dans quel état ils sont, nous n'en avons aucune idée. Alors quand on voit un problème de dégradation extérieure du béton, on va ouvrir une poutre. Et il y a cinq câbles sectionnés, ou trois, ou sept.»

«Durant 15 ans au moins, on a réagi à ce qu'on découvrait», dit M. Carlin. On compensait alors la perte des câbles internes en installant des blocs aux extrémités des poutres et en y tendant un câble d'acier pour rétablir la tension nécessaire.

Maintenant, «on a décidé d'en installer sur toutes les poutres, perte de câbles ou non. Nous avons déjà renforcé 82 des 100 poutres extérieures.» À la fin de 2011, l'opération sera achevée à 94%.

Les mêmes câbles tendus dessinent aussi une série de lignes droites sur les têtes de piliers. Ces travaux de renforcement des chevêtres, sous le tablier, sont invisibles du public. Mais ils vont occuper les entrepreneurs de PJCC durant une bonne partie de l'année. À la fin de 2011, le programme de réfection des têtes de piliers devrait être achevé à 92%, selon la société.

«Quand on parle d'atténuer le risque, c'est un peu ça», dit le directeur de PJCC.

Arbalètes

Depuis un an, on peut aussi voir, sur les côtés du pont, une structure qui semble pendre sous le tablier, comme un squelette d'échafaudage qu'on aurait oublié. Ce sont des «arbalètes», formées par une multitude de câbles d'acier qui sont ancrés à la structure.

En exerçant une tension sur les câbles, ceux-ci exercent une «poussée» verticale au centre de la poutre, là où la structure est la plus fragile. Dix des cent poutres extérieures ont déjà été renforcées à l'aide de ce système de post-tension. Il y en aura quatre de plus à la fin de 2011.

«C'est ce que nous faisons avec une structure qui est en train de vieillir prématurément, dit M. Carlin. Normalement, un pont devrait durer 150 ans. Le pont Champlain a seulement 49 ans. Le pont Jacques-Cartier en a 81. On a changé son tablier et on a réparé l'acier il y a 10 ans, et on doit continuer d'en faire l'entretien, bien sûr, mais je pense qu'il va tenir encore 70 ans.»

Mais c'est un pont en acier. Dans le cas du pont Champlain, reconnaît-il, les ingénieurs de l'époque « ont vu une solution économique, très intéressante, dans le béton précontraint. Personne, à cette époque, ne connaissait les dommages que les sels de déglaçage font à nos infrastructures. »

C'est un choix qu'on ne refera jamais, s'il n'en tient qu'à Glen Carlin.

«D'ailleurs, déclare-t-il, si l'on prend la décision de remplacer le pont Champlain, on devrait former un comité qui se pencherait uniquement sur la question de la durabilité d'un pont. Que peut-on faire aujourd'hui, avec toutes nos connaissances en matériaux et en génie, pour étirer la vie d'un pont? Si on en construit un nouveau, il faut absolument qu'il dure 150 ans.»