Entre la rue Sherbrooke et l'avenue des Pins, le boulevard Saint-Laurent a pris un visage plutôt inédit dans son histoire: celui de zone désertée du jet-set, croient plusieurs commerçants de la Main.

Mis à jour le 14 août 2010
Anabelle Nicoud LA PRESSE

Autour des restaurants clinquants et résistants (le Buona Notte et le Med), les panneaux «à vendre» et «à louer» se multiplient. Côté est, l'éphémère Hyper Brasserie n'aura tenu qu'une quinzaine de mois. Les vitrines autour de l'ancienne boutique American Apparel se cherchent encore des locataires, le défunt Shed Café a cédé la place à un pub irlandais...

«La rue est plus laide que jamais», constate la designer Hélène Barbeau, qui a installé sa boutique il y a six ans sur le boulevard Saint-Laurent, entre la rue Marie-Anne et l'avenue du Mont-Royal. «Il y a des locaux à l'abandon, des immeubles à vendre et des graffitis», décrit-elle.

Une simple balade sur le boulevard Saint-Laurent, entre la rue Sherbrooke et l'avenue du Mont-Royal, permet de prendre le pouls de la Main. Une trentaine de vitrines affichent «à vendre» ou «à louer». Parmi elles, des lieux emblématiques de Montréal qui mettent la clé sous la porte, comme la boutique de vinyles Inbeat, qui a jeté l'éponge en juillet, après 25 ans d'existence.

La nuit, la faune artistique qui envahissait les trottoirs du boulevard Saint-Laurent a elle aussi laissé la place à une clientèle estudiantine, plutôt jeune et anglophone. Si les adresses plus au nord du boulevard, comme le Bluedog, le Blizzard ou la Casa Del Popolo tirent leur épingle du jeu, le rajeunissement se constate aisément aux emplacements des anciens Angel's et Swimming.

«Quand j'étais jeune, je n'aurais jamais imaginé un endroit cool ailleurs que sur Saint-Laurent, dit un jeune trentenaire qui travaille dans le monde de la nuit. Maintenant, Saint-Laurent est devenu Crescent: il y a les étudiants, les touristes et la clientèle 450.»

L'ancien visage de la Main

Dans les boutiques, les commerçants confirment la pente descendante qu'a prise la Main. Installé depuis 30 ans sur le boulevard Saint-Laurent, le magasin d'antiquités de Jean-Pierre Hubert rappelle, comme le magasin de casseroles Nino et la charcuterie Slovenia, l'âme de Saint-Laurent immortalisée par Mordecai Richler et Michel Tremblay.

Avec une gouaille que ses années à Montréal n'ont pas entamée, M. Hubert, un Français, décrit non sans regret l'ancien visage du boulevard Saint-Laurent. «Avant, il y avait une diversité. Maintenant, il y a des magasins de vêtements et des bars», dit celui qui, depuis bientôt deux ans, cherche à vendre son magasin.

Travaux, loyers, récession

«Il y a 1001 choses qui minent la rue», croit Gordon Bernstein, président de la Société de développement commercial (SDC) du boulevard Saint-Laurent. Parmi elles: les travaux qui ont encombré le boulevard pendant deux ans, et qui ont emporté dans leur sillon les magasins les plus fragiles.

«Il y a un taux de vacance assez important depuis les travaux, en effet, confirme le maire de l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal, Luc Ferrandez. Compte tenu de ce qu'ont coûté les travaux et du temps qu'on y a mis, le changement ne compense pas les désagréments. Force est de constater que l'on n'a pas eu les changements auxquels on pouvait s'attendre.»

Les travaux se sont non seulement étirés en longueur, mais leur fin a coïncidé avec le début de la récession. Martin Delisle, de la boutique Blank, dit avoir observé, comme d'autres commerçants, une baisse de 30% de son chiffre d'affaires cette année. Malgré tout, les impôts fonciers ont augmenté et les loyers restent souvent inabordables.

«C'est inaccessible, déplore M. Delisle, qui travaille à l'ouverture d'une nouvelle boutique au coin de la rue Marie-Anne. Il y a beaucoup de gens jeunes et dynamiques qui veulent s'installer ici. Mais les propriétaires sont gourmands: à court et moyen terme, il va falloir baisser les loyers.»

La Presse a pu constater, en appelant incognito, que certains locaux vacants se négocient à des loyers supérieurs à 10 000$ par mois. «Le problème est avant tout spéculatif: il y a des loyers à 22 000$!» s'étonne le maire Luc Ferrandez.

Passée de mode?

Boudée par la clientèle aisée de Montréal et les créatifs, partis dans le Vieux-Port (voir autre texte), la Main est peut-être tout simplement passée de mode. «La qualité de la clientèle a diminué. Ici, cela fonctionne bien, mais il faut vraiment aller chercher des gens, croit le propriétaire du restaurant Macaroni, William Zorko, un ancien du Med. Je crois qu'il y a des cycles: One day you're hot, next day you're not.»

Les restaurants clinquants qui ont fait les belles années de la Main entre la rue Milton et l'avenue des Pins ne sont tout simplement plus dans l'air du temps, estime un entrepreneur qui a déserté le boulevard Saint-Laurent. «Il y a eu un revirement dans ce que les gens trouvent cool. Ce n'est plus cool de se promener en Ferrari et d'acheter des magnums. Les supper-clubs qu'on pourrait trouver à Miami non plus.»

Le boulevard doit aussi séduire une clientèle de banlieue qui, avec le quartier DIX30 et sa salle L'Étoile ou des franchises comme la Casa grecque et L'Académie, est moins incitée à venir à Montréal. Ses défenseurs veulent malgré tout croire que la Main peut encore sortir de l'impasse.

«Le boulevard est un endroit particulier, unique, qui amène le «rêve canadien», croit M. Bernstein de la SDC. Saint-Laurent, c'est la vie urbaine, ce n'est pas une fausse rue comme le quartier DIX30. Il faut travailler sur le feeling de la rue: ce n'est pas Main Street à Disneyland. C'est la Main