Les électeurs de Mont-Royal pourraient donner un premier siège aux conservateurs dans l'île de Montréal

Mis à jour le 29 avr. 2011
Martin Croteau LA PRESSE

Ce n'est pas un hasard si Stephen Harper s'arrête dans la circonscription de Mont-Royal aujourd'hui: plusieurs croient que cette forteresse libérale passera au bleu le soir du 2 mai. Et le vieux principe juif du «hakarat hatov» pourrait jouer un rôle déterminant dans l'issue du vote.

Reconnaître le bien et témoigner sa gratitude, ce principe est enseigné depuis des siècles dans la religion juive. L'appui inconditionnel du gouvernement Harper à Israël pourrait être récompensé dans cette circonscription, où plus du tiers des résidants sont de confession juive. Même le député libéral sortant, Irwin Cotler, le reconnaît.

«Pour vous dire franchement, je connais et je comprends l'appui des Juifs pour M. Harper», dit M. Cotler, ancien ministre de la Justice et défenseur des droits de la personne au long cours.

La communauté juive ne constitue que 1% des électeurs au Canada. Mais son vote pèse lourd dans une poignée de circonscriptions. C'est le cas dans Mont-Royal, qui comprend une partie de l'arrondissement de Côte-des-Neiges, les villes de Mont-Royal, Hampstead et Côte-Saint-Luc. Les candidats des trois principaux partis nationaux, Saulie Zajdel (PC), Jeff Itcush (NPD), et Irwin Cotler (PLC) sont des membres bien en vue de la communauté.

Stephen Harper a remodelé la politique étrangère du Canada, donnant un appui inconditionnel à Israël. Il a été l'un des rares leaders à ne pas condamner la frappe contre une flottille humanitaire qui a fait une vingtaine de morts, l'an dernier. Il a aussi été accusé d'avoir transformé Droits et démocratie en une entité pro-israélienne après que l'organisme eut cessé de subventionner des groupes de défense des droits de la personne au Moyen-Orient.

Récolter les fruits

Les critiques du gouvernement conservateur affirment que cette réorientation diplomatique a coûté au Canada son siège au conseil de sécurité de l'ONU. Mais le premier ministre a gardé le cap. Et son parti s'active à récolter les fruits de cette politique aux élections.

Mont-Royal fait partie des 10 circonscriptions ciblées par les conservateurs dans leur offensive pour séduire les électeurs «ethniques». C'est la seule de la liste à être située au Québec.

En 2009, le PC a distribué - aux frais des contribuables - des tracts dans toutes les maisons habitées par des Juifs dans Mont-Royal. On y lit que M. Harper a lutté contre l'antisémitisme, combattu le terrorisme et soutenu Israël. On y accuse le Parti libéral d'avoir participé à la première conférence de Durban, un rassemblement «antisémite».

Le président de la Chambre des communes a reconnu que le document était trompeur, et qu'il a nui à la réputation du député Cotler. Mais le mal était fait, soupire le député sortant.

Attablé dans son bureau de campagne, dans le Mail Cavendish, Irwin Cotler est visiblement amer face à la stratégie de ses adversaires, lui qui a toujours été convaincu que la cause d'Israël est juste.

«Le problème que j'ai avec l'appui de M. Harper à l'égard d'Israël, c'est qu'il en a fait une cause partisane, dit-il. Il en a fait une cause divisive et non une cause de solidarité.»

Vers 15h, la période de chant s'arrête dans le Manoir King David, une résidence pour personnes âgées de Côte-Saint-Luc. Un grand homme pétillant se pointe à l'avant de la salle et prend la parole. «C'est un politicien», souffle une dame à sa voisine.

Le candidat conservateur Saulie Zajdel serre des mains dans la résidence pour personnes âgées. La première partie de son discours porte sur les mesures pour personnes âgées. Mais il ne se fait pas prier pour soulever la question d'Israël.

«Je suis avec M. Harper, déclare-t-il. Je crois sincèrement être avec le bon homme, celui qui a défendu Israël aux Nations unies.»

Il rappelle ensuite que Michael Ignatieff a qualifié de «crime de guerre» le bombardement du village de Cana, qui a coûté la vie à 28 civils lors de l'offensive israélienne au Liban en 2006.

«M. Harper est derrière Israël, il est derrière son droit de se défendre, explique M. Zajdel en entrevue. Et ça, ça résonne beaucoup dans la communauté ici.»

Pas un bloc

Les Juifs sont pourtant loin de penser en bloc, fait valoir Dorothy Zancman, ancienne présidente du Congrès juif canadien. Elle souligne que le candidat néo-démocrate, Jeff Itcush, a fait partie du conseil de direction de son organisme. M. Cotler en a été le président.

«Les Juifs, dit-elle, participent dans tous les partis politiques fédéraux.»

Elle estime que l'importance du vote juif dans Mont-Royal a été exagérée.

Reste que certains sentent un vent de changement dans la circonscription. M. Cotler a recueilli plus de 33 000 votes aux élections de 2000, un chiffre qui a fondu à moins de 20 000 en 2008. Pendant la même période, le Parti conservateur a vu ses appuis quadrupler, passant de 2500 votes à près de 10 000.

«Pour la première fois, les libéraux pourraient perdre la circonscription, confie un membre en vue de la communauté juive, qui s'est exprimé sous couvert de l'anonymat. La question israélienne a été extrêmement populaire dans la communauté. De ce point de vue, la politique conservatrice est un franc succès.»

Photo Alain Roberge, La Presse

Irwin Cotler dans son bureau de campagne situé dans le Mail Cavendish. Le candidat libéral est visiblement amer face à la stratégie de ses adversaires: «Le problème que j'ai avec l'appui de M. Harper à l'égard d'Israël, c'est qu'il en a fait une cause partisane, dit-il. Il en a fait une cause divisive et non une cause de solidarité.»