L'école primaire de la Mosaïque, à Côte-Saint-Luc, dans l'ouest de l'île de Montréal, accueille une majorité d'élèves issus de l'immigration. Plusieurs arrivent en plein coeur de l'année scolaire et ne parlent pas un mot de français. Même chose pour leurs parents. Ce contexte crée une dynamique bien particulière à l'école, tant du côté des élèves que du personnel. Dernier volet de notre série sur l'augmentation de la proportion d'élèves allophones à Montréal.

Mis à jour le 21 juin 2011
Pascale Breton LA PRESSE

Assises côte à côte, tête penchée, leurs cheveux effleurant les pages du livre, Alina et Crissa lisent à voix haute et articulent lentement chaque mot d'une voix chantante.

De temps en temps, elles glissent leur doigt sur une phrase pour s'assurer de bien suivre le fil de l'histoire. Elles ne butent sur aucun mot.

Un peu en retrait, Vitalie est concentré sur sa lecture. Il lève régulièrement les yeux vers les deux fillettes, comme pour s'assurer que tout va bien.

La classe semble à l'image de milliers d'autres. Sauf que ces trois enfants sont arrivés au Québec il y a un mois à peine. Et aucun ne parlait français.

Un peu plus loin, Daniil et Slava échangent sur leur lecture du jour. Quelques mots fusent en russe, mais ils se reprennent vite en français, jetant un regard en coin à l'enseignante.

«Quand je suis arrivé au Canada, je savais seulement dire «bonjour» », articule lentement Daniil, qui a quitté sa Biélorussie natale il y a 10 mois à peine. «La première phrase que j'ai apprise était: «Est-ce que je peux aller aux toilettes?», ajoute-t-il d'un air goguenard.

Nous sommes dans l'une des classes d'accueil de l'école primaire de la Mosaïque. Nicoleta Leonte, elle-même d'origine roumaine, a 16 élèves de 9, 10 ou 11 ans nouvellement arrivés au Canada, dont la plupart des parents ne parlent pas français à la maison.

L'atelier de lecture se termine. L'enseignante invite les élèves à raconter devant la classe l'histoire qu'ils viennent de lire. Même les trois élèves nouvellement arrivés s'empressent de lever la main pour participer. Doucement, l'enseignante reprend la prononciation des enfants ou les aide à trouver le mot juste:  Ce n'est pas une balle, mais plutôt un ballon.»

«Dans une classe d'accueil, l'expression orale et le vocabulaire sont ce qu'il y a de plus important, explique-t-elle. Environ 60% de l'enseignement est consacré à l'oral.»

Les murs de la classe sont tapissés d'images, de mots et d'affiches pour aider les enfants. Il y a aussi une carte du monde, incontournable point d'ancrage pour des élèves venus d'ailleurs.

Sur les pupitres, les dictionnaires russe-français ont remplacé les traditionnels Petit Robert ou Larousse.

Les enfants de deuxième et troisième cycle ont déjà un bon bagage scolaire, souligne Mme Leonte. « Même s'ils ne comprennent pas la langue, ils peuvent saisir des notions et faire des liens avec ce qu'ils savent. »

Lorsque leur connaissance du français sera meilleure, ils passeront dans la classe d'accueil intermédiaire adaptée à leur niveau. Certains, plus rares, accèdent directement aux classes ordinaires.

«C'est très variable. Nos élèves restent en classe d'accueil en moyenne 10 mois, soit une année scolaire», explique la directrice de l'école de la Mosaïque, Isabelle Boivin.

Rassurer parents et enfants

Chez les plus petits, la dynamique est un peu différente. Les enfants ont davantage besoin d'être rassurés. Dans la classe d'accueil de Christine Dorion, dont les élèves ont 6 ans, il n'est pas rare que plusieurs soient en pleurs au début de l'année.

Les enfants ressentent vivement les changements et le désarroi de leurs parents, qui tentent de se familiariser avec leur nouveau pays. Eux aussi doivent apprendre la langue, tout en cherchant du travail pour subvenir aux besoins de leur famille.

«Notre rôle au début de l'année est de rassurer les parents et les enfants. Ils vivent beaucoup de stress, d'anxiété. C'est normal quand on change de pays», dit Mme Dorion, qui enseigne en classe d'accueil depuis 22 ans.

Il s'écoule souvent quelques années avant que le personnel de l'école connaisse vraiment la situation familiale d'un élève.

«Pendant des années, nous avons eu un petit garçon qui était toujours frustré. Nous avons su plus tard que son père était en train de faire ses équivalences pour être médecin. Quand il a été reçu, c'est incroyable le changement que nous avons vu chez l'élève. Son père était moins stressé, et lui aussi.»

Dans sa classe, quatre enfants viennent d'arriver au pays. «Ils ne comprennent absolument rien en français, alors je les ai jumelés avec des enfants qui parlent leur langue, explique-t-elle. Il fallait voir le sourire d'une des élèves quand une petite fille lui a dit bonjour dans sa langue. Son visage s'est illuminé.»

Au moment de notre passage, les enfants jouaient à un jeu de mémoire en petits groupes, associant un verbe à l'image correspondante. Devant leur mine concentrée et leurs échanges amicaux, difficile de dire quels enfants venaient à peine d'arriver.

«Dans la classe, on parle uniquement français, mais avec beaucoup de gestes et en s'aidant d'images. C'est très important de bien accueillir l'enfant, qu'il se sente en sécurité et que le milieu ne soit pas hostile», précise la directrice en nous faisant visiter l'école.

Au premier cycle du primaire, les classes d'accueil regroupent les élèves par groupe d'âge et par degré scolaire, ce qui permet de mieux suivre le programme. L'an prochain, la quasi-totalité des élèves de 6 ans passera directement en classe ordinaire de deuxième année.

Pour aider les enseignants et favoriser l'adaptation des élèves, du personnel de soutien linguistique et des orthopédagogues travaillent avec les enfants des classes d'accueil, mais aussi, par la suite, dans les classes ordinaires.

Michel Hamel, qui travaille en soutien linguistique, réunit ainsi quelques enfants à la fois pour travailler leur vocabulaire. À l'aide de jeux, il les incite à parler et à converser entre eux.

Il est toujours étonné de la rapidité de leurs progrès. «Ce sont de véritables éponges. En peu de temps, ils peuvent tenir une conversation. L'an dernier, un élève a commencé sa phrase en disant «chu» allé. Je me suis dit qu'il était vraiment intégré!»