Véritable épidémie dans certaines familles - et dans les pays riches -, la dépression doit être dépistée plus tôt, croient médecins et chercheurs. Sinon, des dizaines de milliers de Québécois risquent de passer le reste de leur vie abonnés à la tristesse et aux médicaments.

Marie-Claude Malboeuf LA PRESSE

«En voyant mes sautes d'humeur avec ma fille de 2 ans, mes proches m'ont conseillé de prendre des calmants. Quand je touche le fond, c'est insupportable. Je peux hurler, comme un drogué qui ne sait plus ce qu'il fait. Après mes crises, ma fille essuie mes larmes en disant: "Maman pleure?" Et moi, je ne pense qu'à une chose: quitter ce monde.»

Jour après jour, Daphné se désole de déteindre sur sa fille, comme sa propre mère dépressive a jadis déteint sur elle. «J'ai les nerfs à vif. Alors quand je lui enlève quelque chose, je suis brusque. Et elle aussi. Elle crie et m'agrippe les mains et les cheveux de toutes ses forces», raconte cette Montréalaise qui fréquente l'organisme d'aide Revivre.

La jeune femme voudrait bien contrer la malédiction familiale. «Mais j'attends depuis six mois pour voir un psychologue du CLSC», se désole-t-elle.

Pour sa petite fille, malheureusement, le temps est compté. Car les enfants dont un parent souffre de dépression sont sept fois plus susceptibles d'être atteints que ceux dont les parents ne sont pas déprimés.

La psychologue Lise Bergeron a fait ce constat en analysant les données recueillies auprès de 1575 enfants de 6 à 11 ans pour l'Enquête sur la santé mentale des jeunes québécois. Ses collègues de l'hôpital Rivière-des-Prairies et du centre de recherche Fernand-Seguin sont aussi bien au fait du phénomène.

«Les parents déprimés ne devraient pas se sentir coupables. Ils ont une prédisposition génétique qu'ils transmettent, comme le diabète», explique la Dre Lila Amirali, directrice des soins pédopsychiatriques à l'Hôpital de Montréal pour enfants.

Comme pour le diabète, les adultes ont par contre le devoir de se soigner pour garder la maladie en veilleuse, estime le psychologue Michael Yapko, auteur du livre Depression Is Contagious. «Il faut se soucier de l'impact qu'on a sur ses proches», dit-il en entrevue.

L'impact en question est en effet dévastateur, prévient le Dr Vicenzo Di Nicola, pédopsychiatre à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. «L'enfant dont le parent est en dépression vit une cascade de conséquences terribles. Il se sent privé parce que le parent n'a pas l'énergie requise pour lui donner de la chaleur et faire de l'encadrement. Il ne pourra pas être sécurisé et s'attacher.»

À Maisonneuve-Rosemont, comme ailleurs, on travaille donc avec la famille entière. Et pas seulement lorsque les parents sont eux-mêmes en détresse. Le divorce, la rivalité fraternelle, l'extrême sévérité peuvent tous contribuer à perturber l'humeur d'un enfant.

«L'enfant est en étroite relation avec son réseau. Corriger les problèmes relationnels améliore énormément les choses», constate Jean-Jacques Breton, chercheur à l'hôpital Rivière-des-Prairies.

Bien sûr, plusieurs parents se sentent coupables, observe sa collègue psychologue, Terry Zaloum. Mais le diagnostic les soulage du même coup. «Quand tout tourne en crise et en colère, ils ne reconnaissent plus leur enfant, et cet enfant, ils veulent le retrouver», dit-elle.

Dès la grossesse

À l'hôpital Sainte-Justine, le pédopsychiatre Martin Saint-André travaille avec les femmes enceintes. «Les ordonnances d'antidépresseurs pendant la grossesse ont plus que quadruplé, dit-il. Aux patients inquiets des effets, je dis qu'exposer un bébé à un malaise très profond avant la naissance n'est pas bien non plus.»

«Certains bébés sont plus sensibles au stress. Même dans le ventre de leur mère, les gènes transporteurs de sérotonines fonctionnent moins bien», explique le médecin.

Après la naissance, au moins une femme sur sept souffre de dépression post-partum, dit-il encore. Dans les cas graves, «on lit la tristesse dans le regard du bébé, on observe un ralentissement, rapporte le pédopsychiatre. J'ai aussi vu un enfant d'un an et demi qui arrachait la tapisserie des murs: il avait besoin d'amplifier ses signaux au maximum pour se faire entendre».

Ce qui ne veut pas dire que les parents doivent ravaler, nuance-t-il. «Certains ont peur d'être pris en flagrant délit de tristesse, mais ce ne serait pas la fin du monde. L'enfant le sentira si on fait semblant d'être joyeux. L'important, c'est de lui dire que ce n'est pas sa faute, qu'on demande de l'aide, et que lui a tout à fait le droit de rire avec son cousin.»

Les amis comptent aussi

Les parents ne peuvent pas tout régler. Il arrive donc que leur enfant soit très déprimé alors qu'ils sont quasi irréprochables. «L'intimidation est la voie royale vers l'anxiété et la dépression, explique le pédo-psychiatre Jean-Jacques Breton. On voit beaucoup de cas à la Clinique des troubles de l'humeur. Se faire dire sans arrêt "T'es twit, t'es gros", c'est très dévalorisant. Les enfants ont honte, alors ils ne se confient pas toujours à leur famille.»

Le simple fait d'être exclu par son groupe (même sans être harcelé) et le fait de se tenir volontairement à l'écart (parce qu'on est timide ou solitaire) causent aussi des ravages. Dans le premier cas, cela dévalorise les enfants. Dans l'autre, cela les prive d'expériences importantes. Au fil du temps, cela cause un isolement et une détresse de plus en plus grands.

Si l'enfant a malgré tout un ami quelque part, il y a toutefois de l'espoir, révèle une étude de l'Université Concordia publiée le mois dernier. «Le fait d'avoir un camarade crée souvent une sorte de rempart autour de l'enfant renfermé ou timide. Les amis servent de boucliers contre les expériences sociales négatives», a expliqué William M. Bukowski, auteur principal de l'étude et professeur de psychologie.

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Dominique interactif

Des chercheurs de l'hôpital Rivière-des-Prairies ont mis au point Dominique interactif, un logiciel maintenant traduit en 11 langues, pour aider les écoles, les cliniques et les médecins à repérer notamment les enfants anormalement déprimés ou anxieux. Pour favoriser la compréhension des enfants, les questions posées sont accompagnées d'images mettant en scène un personnage nommé Dominique dans diverses situations. On ne peut se fier uniquement aux observations des parents car, même s'ils sont vigilants, ils tendent à sous-estimer des symptômes et des sentiments cachés.